Charivari

La fin des comédiens?

Invité vedette de La Bâtie, Mohamed El Khatib travaille sans comédiens. Une insulte pour la profession?

Le week-end dernier, La Bâtie a offert une perle d’intimité. Conversation, ou une heure d’échange entre le cinéaste Alain Cavalier et le metteur en scène Mohamed El Khatib, invité phare du festival genevois cette année. Au Théâtre du Loup devenu tanière, les deux artistes ont parlé de leurs racines, de leur métier et de leurs amours sur un ton feutré. Un sourire dans la voix et, dans le regard, une magnifique fraternité.

Mohamed El Khatib, 37 ans, a notamment raconté comment, gaucher et élevé dans la stricte tradition coranique par ses parents marocains, il a toujours aujourd’hui la sensation de commettre un double péché lorsqu’il boit un verre de vin de la main gauche, celle du diable! Les interdits qui collent à la peau. En matière de corps et de punition, Alain Cavalier, jeune homme de 85 ans, a ému l’assemblée avec le récit des avortements bricolés que ses amies ont dû subir avant l’avènement de la contraception. Le plaisir se payait d’un prix fort, alors.

«Tu la veux théâtre ou cinéma, cette entrée?»

Ensuite, les deux hommes ont évoqué leur travail, et quelque chose m’a heurtée. En quête de liberté, Alain Cavalier a montré la petite caméra numérique avec laquelle, depuis plusieurs années, il réalise ses films. Plus d’équipe de tournage, ni de comédiens! L’artiste capte seul ses sujets, essentiellement de «vraies gens», comme sa série sur les artisans. Avec un immense talent. Pareil pour son cadet. «Lorsque je travaillais sur la mise en scène de mon texte, a raconté Mohamed El Khatib, j’ai demandé à un comédien d’entrer dans la pièce. Il m’a répondu: «Tu veux que je te la fasse théâtre ou cinéma, cette entrée?»… Je n’ai plus jamais retravaillé avec des acteurs depuis.»

Théâtre humain

Je peux comprendre cette méfiance pour le préfabriqué et, plus encore, cette séduction pour la vraie vie. Dans un lieu public, je ne me lasse jamais de regarder mes semblables, d’observer comment ils bougent, se parlent, se comportent, etc. Le théâtre humain est rarement décevant. La preuve avec Corinne Dadat, nettoyeuse de 55 ans que Mohamed El Khatib dévoile au public dans le spectacle qui porte son nom. L’effet de réel est payant.

Tour de passe-passe

Mais ce parti, que pratique également le Soleurois Stefan Kaegi, est aussi un camouflet. La scène appartient aux comédiens. C’est leur espace de travail, là où ils fabriquent du rêve et du sens pour le vivant. Là où ils offrent une métaphore de notre quotidien. Ne pas parvenir à les diriger est une chose. Les remplacer par une tranche de réel, aussi savoureuse soit-elle, en est une autre. Même effectué avec intelligence et doigté, ce tour de passe-passe a quelque chose de choquant.


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