Débat

La fin des démocraties, nouveau sujet d'étude

Comment les démocraties meurent-elles? s’interroge le professeur américain Stephen Holmes dans une conférence organisée par un nouveau centre de recherche du Graduate Institute dédié au désenchantement citoyen

«Comment meurent les démocraties». C’était le titre de l’intervention de Stephen Holmes, professeur de droit à l’Université de New York, jeudi dernier, à la Maison de la paix à Genève. Après le triomphe de l’idéal démocratique au lendemain de la chute du Mur de Berlin, la question de sa disparition est dans l’air du temps. N’hésitant pas à faire la comparaison avec le monde naturel, Stephen Holmes estime que tout est biologiquement amené à disparaître, y compris les régimes politiques, a-t-il expliqué avant son intervention. L’illusion d’une finalité de l’Histoire qui s’achève avec l’avènement d’une démocratie universelle est définitivement dissipée.

L'ère du désenchantement

Le sombre pronostic de Stephen Holmes inaugurait un cycle de conférences organisé par un nouveau centre de recherche créée au sein de l’Institut de hautes études internationales et du développement (Graduate institute): le Centre Albert Hirschman sur la démocratie, du nom d’un intellectuel allemand qui avait fui le nazisme. Chaque année, cette unité consacrée à l’engagement citoyen, tiendra une conférence sur le thème des «démocraties désenchantées».

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Même s’il ne croit pas que les élections vont prochainement disparaître, Stephen Holmes constate une «érosion» des démocraties qui tient à plusieurs facteurs. Le premier relève de la mémoire. Si les jeunes générations se sentent moins concernées par l’enjeu démocratique, c’est qu’elles n’ont plus le souvenir de régimes non démocratiques contrairement aux générations plus âgées. Leur désenchantement va de pair avec la perte d’une nécessité liée à une expérience traumatisante, celle de l’arbitraire des régimes autoritaires.

Recréer le lien social

Autre facteur déterminant: l’écart entre l’action des politiciens et les attentes des électeurs. «C’est en partie lié au système qui met en concurrence des politiciens qui s’engagent dans des promesses impossibles à tenir, en particulier lorsqu’ils parlent d’emplois. Dans la situation économique présente, ils ne peuvent plus le faire. Cela fâche les gens.»

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Le professeur de droit s’interroge également sur les aléas de récentes élections, décrites comme des «accidents», et qui pourtant peuvent changer le cours de l’Histoire. Le Brexit se serait joué en partie sur un malentendu, ou du moins un manque d’explication; la victoire de Donald Trump a tenu à 80 000 voix dans trois Etats clés. «Ces accidents rendent sceptique envers la démocratie.» On assiste désormais à l’affaiblissement des partis politiques au profit des mouvements. Avec la disparition du système de parti, cette alternance qui canalisait les frustrations, c’est vers un changement de régime qu’on se dirige.

Dernier point que souligne Stephen Holmes, celui du retour des classes sociales et de la déconnexion entre une élite globalisée et une masse de citoyens qui se sent larguée. Il ne s’agit pas que d’une perception. Avec l’avènement d’une armée professionnelle, d’un travail délocalisé, les élites ont pu croire qu’elles pouvaient se passer de leur peuple. Comment recréer du lien? Historiquement, ce sont les guerres qui ont été le grand liant social, l’égalisateur de classes. «La guerre crée la solidarité, les élites ayant à nouveau besoin du peuple. On ne peut bien sûr pas se permettre une nouvelle guerre. Cela laisse donc la question ouverte.»

(Frédéric Koller, responsable de la rubrique Opinion et Débat)

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