En Syrie? L’horreur et le risque d’éclatement. En Irak? Itou. Le Liban, la Turquie, la Jordanie? Sur le fil. Et maintenant l’Egypte. Puis, peut-être demain, l’Arabie saoudite. Il faut sans doute remonter à l’agonie de l’Empire ottoman, il y a près d’un siècle, pour retrouver des bouleversements comparables à ceux qui secouent aujourd’hui le monde arabo-turc. Ce n’est pas un hasard si, dans l’agitation chaotique qui s’est emparée de la région, certains se sont mis à évoquer la fin de l’ère ouverte par les accords Sykes-Picot de 1916: Français et Britanniques se partageaient la région en prévision de l’effondrement de ce même Empire ottoman. Puis ils dessinaient au cordeau les frontières des futurs Etats arabes.

Aucune situation particulière n’est comparable à une autre dans la région, mais tout s’imbrique. Les Frères musulmans, en Egypte, contre un pouvoir qui donne tous les signes, y compris les plus meurtriers, d’une ruée vers le despotisme. Un pouvoir autoritaire et au raffinement barbare, en Syrie, dont les ennemis se rangent inexorablement dans le camp de djihadistes dotés d’une grande foi, certes, mais sans loi.

C’est une guerre des sunnites contre les chiites (Iran, Hezbollah). Mais c’est aussi une guerre qui se déroule au sein même du sunnisme (Arabie saoudite contre Frères musulmans par djihadistes interposés). C’est une guerre générale, dans laquelle les grandes puissances cherchent toutes à avoir leur mot à dire mais où l’Occident déboussolé perd son latin: il continue de soutenir en Syrie une opposition qui est désormais perçue partout ailleurs comme définitivement avalée par l’obscurantisme. Il appuie en Egypte – certes mollement – des militaires qui broient dans le sang un processus ô combien périlleux, mais néanmoins démocratique…

Pour beaucoup des acteurs à l’œuvre, et malheureusement pas toujours les plus éclairés, la notion de frontière n’a pratiquement plus la moindre importance. Le Hezbollah libanais, les Frères musulmans ou les fous de Dieu qui combattent en Syrie et en Irak ont tous en tête une logique bien plus globale. Pour eux, le monde hérité de Sykes-Picot n’a, en réalité, ­jamais existé.