Le politologue américain Fukuyama avait célébré le libéralisme et la démocratie triomphantes – «la fin de l’Histoire», écrivait-il – après la chute du Mur et l’effondrement du communisme. Il revient aujourd’hui sur son analyse trop optimisme et diagnostique des phénomènes de «décadence politique» qui assombrissent le tableau

La fin de «la fin de l’Histoire»

Le nouveau livre de Fukuyama s’appelle Political Order and Political Decay: from the Industrial Revolution to the Globalization of Democracy (Ordre et décadence politiques: de la révolution industrielle à la globalisation démocratique, Farrar, Straus and Giroux, non traduit).

Certes, tout ne va pas si mal, explique l’universitaire américain. Entre les années 1970 et la grande crise financière de 2008, la richesse mondiale a quadruplé. En 1974, 30 Etats étaient démocratiques, soit moins d’un sur quatre. Ils sont aujourd’hui 120, soit près de deux sur trois. L’année 1989 marqua une accélération de la démocratisation avec la chute du communisme, après l’Amérique latine débarrassée de ses généraux et avant les progrès sensibles enregistrés en Afrique. Il n’empêche, pour reprendre l’expression de l’universitaire de Stanford, l’expert en démocratie Larry Diamond, nous vivons depuis une dizaine d’années une «récession démocratique».

Que s’est-il passé? Il peut sembler aisé d’évacuer le cas des pays autoritaires, qu’il s’agisse de la Russie de Poutine, du Venezuela de feu Chavez ou des pétro-dictatures du golfe Arabo-Persique: ces régimes prospèrent sur la rente des matières premières et peuvent se maintenir sans s’appuyer sur une classe bourgeoise et éduquée. Passons sur le Printemps arabe, qui s’est vite traduit par des votes bien peu libéraux, comme en Egypte: Fukuyama s’en sort en expliquant qu’il a fallu un siècle après le Printemps des peuples de 1848 pour que l’Europe devienne durablement démo­cratique.

Troisième cas, la Chine. Elle a abjuré le marxisme, mais rejette le modèle démocratique et l’Etat de droit occidental. Elle croit pouvoir se développer, comme elle le fit pendant des siècles, grâce à un appareil d’Etat autoritaire. Pourtant, le système est dans l’impasse: se libéraliser, c’est prendre le risque de laisser filer le Tibet et le Xinjiang musulman et de diviser le pays entre les riches régions côtières et les campagnes pauvres du centre. L’alternative, c’est la tension autoritaire et nationaliste de Xi Jinping, au risque de provoquer des révolutions. Fukuyama contourne la question: d’ici à cinquante ans, qui des Chinois ou des Occidentaux pourront offrir un modèle d’avenir? Certainement pas la Chine, tranche Fukuyama. Et encore moins les islamistes.

Pourtant, le modèle démocratique n’attire guère. C’est un pis-aller. Et devenir Danois n’est pas si facile. Les élections ne suffisent pas. Les régimes politiques doivent satisfaire les aspirations des citoyens. Et, pour cela, il faut une classe politique responsable, un Etat de droit et un Etat tout court.

L’Inde, communément désignée comme «la plus grande démocratie du monde», ne répond pas à ces critères: le tiers de ses élus font l’objet de procédures judiciaires; les tribunaux sont si lents qu’on ne peut pas parler d’Etat de droit; dans certaines régions, la moitié des enseignants sèchent leurs cours. Même le Brésil, qui a réussi à sortir de la grande pauvreté, peine à adapter son Etat et son système politique à l’émergence majeure d’une classe moyenne, comme l’ont montré les émeutes de 2012 et l’essoufflement du parti de Lula.

En résumé, constate Fuku­yama, «le problème d’aujour­d’hui n’est pas seulement que les pouvoirs autoritaires soient à la manœuvre, mais que beaucoup de démocraties ne se portent pas bien». Et de citer le problème qu’il «n’avait pas traité il y a vingt-cinq ans, la décadence politique».

L’universitaire s’attaque au modèle américain: toujours attractif sur le plan économique, il ne l’est plus sur le plan politique. Fait de contre-pouvoirs pour se préserver de la tyrannie, le système s’est transformé en «vétocratie», modèle politique où le blocage devient un mode de non-gouvernement. Cette «vétocratie» est inégalitaire – Fukuyama cite l’économiste français Thomas Piketty, qui a ouvert les yeux des Américains sur le sujet – et confisquée par une ploutocratie. L’ennui, c’est que cette décadence n’est pas l’apanage des seuls Américains, selon Fukuyama: «La croissance de l’Union européenne et le déplacement de la décision politique du niveau national vers Bruxelles» font que «le système européen dans son ensemble ressemble de plus en plus à celui des Etats-Unis».

Fukuyama compare le monde à un Escalator pour atteindre le Graal, le glorieux modèle danois. Les pays du Nord, eux, en sont réduits à éviter de redescendre. Visiblement, l’Histoire n’est pas finie. Le Monde

Un nouveau problème, c’est que beaucoup de démocraties vont mal, menacées parla décadence politique

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