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La fin de l’Etat-nation et la renaissance de l’empire

Dominique de la Barre estime que les indépendantismes actuels (Ecosse, Catalogne, Flandre) ne s’envisagent plus dans la rupture d’avec l’Etat-nation dont ils font partie, mais se profilent dans une perspective européenne. A ce titre, l’UE retrouve un peu de son statut de Saint-Empire intégrant des régions linguistiques et culturelles diverses

Les Etats-nations se disloquent et l’empire renaît

Dans moins de six mois, les habitants de l’Ecosse seront appelés à se prononcer par voie de référendum sur son indépendance. Depuis l’Act of Union de 1707, l’Ecosse forme avec l’Angleterre le Royaume-Uni de Grande-Bretagne sachant que depuis 1603 les deux pays partageaient déjà le même souverain, une union personnelle que les tenants du référendum entendent conserver en cas de victoire. Les indépendantistes écossais se réclament donc d’une identité distincte de celle de l’Angleterre et qui remonte au temps d’avant 1707, voire d’avant 1603.

Ailleurs, deux autres régions européennes sont traversées par des courants se réclamant de l’indépendance, la Catalogne et la Flandre. En Catalogne, ce courant s’appuie autant sur la langue que sur l’histoire, bien que l’ancien comté de Catalogne se soit fondu dans le Royaume d’Aragon (puis d’Espagne) dès le début du XIIIe siècle. En Flandre, une identité naît vers la fin du XIXe siècle fondée elle aussi sur la langue, et qui ne s’est développée que dans le cadre du Royaume de Belgique, celui-là même que les indépendantistes voudraient voir disparaître. On notera qu’à la différence de la Catalogne, il n’existe pas dans l’histoire des Pays-Bas un proto-Etat dont le territoire corresponde à celui de l’actuelle Région flamande. Si l’Ecosse partage la même langue que les autres ha­bitants du Royaume-Uni, en Cata­logne comme en Flandre, les ­indépendantistes se réclament largement de la langue comme facteur constitutif de la nation.

De taal is gans het volk, selon le mot de Prudens van Duyse, un écrivain belge du XIXe siècle, ardent promoteur de la langue néerlandaise. Cette idée selon laquelle les gens qui parlent la même langue forment une nation est alors relativement neuve. Elle est développée pour la première fois vers 1800 par le philologue allemand Johann Gottfried von Herder en réaction à l’hégémonie culturelle qu’exerce alors la France sur l’ensemble de l’Europe. C’est à partir des idées de Herder que naîtront les courants qui viseront à réaliser l’unification de l’Allemagne et de l’Italie comme ceux qui viseront à (re-)créer une identité nationale fondée sur la langue, en Bohême notamment.

Les courants indépendantistes au sein de ces trois régions souhaitent donc s’émanciper d’un ensemble plus vaste, le Royaume-Uni, le Royaume d’Espagne et le Royaume de Belgique, jugé étranger, voire hostile au corps national, et aspirent à accéder au rang d’Etat-nation, à l’instar des Etats constitués vers la fin du XIXe siècle et après 1918. Au-delà des considérations historiques et culturelles, chacune de ces trois régions entend améliorer ses perspectives économiques par la maîtrise de ses ressources et la réduction des transferts. Pourtant ces stratégies d’indépendance ne sont pas sans risques, ces régions s’imbriquant de manière intime dans le tissu économique et culturel de leur pays respectif depuis plusieurs siècles. S’il existe des exemples de divorces heureux entre pays – on songe bien entendu à la partition de la Tchécoslovaquie – il en existe aussi de moins heureux, celui de la dissolution de l’Autriche-Hongrie en 1918 et, plus proche de nous, de la Yougoslavie, dont l’effet immédiat sur toutes les parties concernées s’est avéré gravement néfaste sur le plan économique.

Qu’est-ce qui permet donc à ces régions de seulement envisager la perspective d’une indépendance? A cette question, on peut apporter une réponse sans hésitation aucune: l’Union européenne. Chacune de ces trois régions estime que, pour avoir fait partie de l’UE depuis des décennies, pour avoir déjà traduit la législation européenne dans le droit national, il lui serait naturel d’avoir sa place au sein d’une Union de trente membres et plus. La ville de Bruxelles n’est-elle pas aujourd’hui déjà et la capitale de la Région flamande et celle de l’Union européenne? Dans cette perspective, l’UE est placée clairement dans le rôle de successeur de l’idée impériale qui depuis l’Imperium Romanum, Charlemagne et le Saint-Empire traverse l’histoire de l’Europe. Le traité qui institue la Communauté économique européenne en 1957 porte donc logiquement le nom de Traité de Rome et est signé dans le Palais du Capitole, au cœur de l’Urbs.

A la différence de l’Etat-nation, l’empire forme une communauté qui accueille en son sein des peuples différents tout en leur conférant une unité politique mais qui laisse à chacun d’entre eux sa propre forme de gouvernement; ainsi le Saint-Empire pouvait s’accommoder des républiques patriciennes que constituaient les villes libres. Mais surtout, l’empire se distingue fondamentalement de l’Etat-nation en ce sens qu’il renvoie à une idée plutôt qu’à un territoire. Le Saint-Empire renvoyait à la notion de monarchie universelle chrétienne et, de manière analogue, l’Union européenne renvoie à des valeurs et des règles communes, la démocratie et la libre circulation par exemple. L’empire a par nature une vocation englobante et c’est la raison pour laquelle, contrairement à l’Etat-nation, il peut s’étendre. Dans sa version contemporaine de l’Union européenne, l’empire s’est effectivement étendu à partir des six pays fondateurs aux vingt-huit qui forment l’Union aujour­d’hui, précisément parce que l’Union incarne une idée, à laquelle de nouveaux venus peuvent apporter leur adhésion.

Par contre l’Etat-nation, comme son nom l’indique, vise à faire coïncider l’Etat et la nation. Dans la mesure où depuis Herder c’est la langue qui désormais détermine l’appartenance à la nation, il devient essentiel de parler le catalan en Catalogne plutôt que le castillan. De plus, contrairement à l’empire, l’Etat-nation fait appel nécessairement à la notion de territoire et donc de frontières. Pour cette raison en 1962 est introduite en Belgique une frontière dite linguistique jusqu’alors inconnue et qui servira à déterminer plus tard le territoire des régions flamande et wallonne que l’on connaît aujourd’hui. La frontière sert dès lors d’instrument de définition de la nation: ceux qui habitent en Flandre, ainsi définie par la nouvelle frontière, sont des Flamands et parlent le flamand (ou sont priés de le faire).

La vocation de l’empire est donc de concilier l’universel et le particulier. Alors que l’empire rassemble des collectivités qui demeurent libres de conserver leur langue, leur culture, leur religion et leur droit, l’Etat-nation vise à créer des citoyens régis par des lois identiques. Là où l’empire entretient des rapports médiatisés avec ses habitants, c’est-à-dire qui passent par des corps intermédiaires, principautés territoriales sous le Saint-Empire, Etats membres dans l’Union européenne, l’Etat-nation recherche au contraire l’immédiateté, c’est-à-dire à déterminer les rapports entre l’Etat et les citoyens. En ce sens, l’Etat-nation s’érige en anti-empire, ce qui s’est effectivement vérifié en Europe centrale en 1918 avec la dissolution de l’Autriche-Hongrie.

Pourtant, en 1500, Charles Quint naissait à Gand, capitale du comté de Flandre, tandis que, lors de la guerre de succession d’Espagne qui s’ouvre en 1700, la Catalogne prenait le parti de l’archiduc Charles contre les prétentions des Bourbons. Pendant près de sept siècles, la Maison d’Autriche a incarné l’idée impériale sans qu’elle ait jamais fait recours à la notion d’une nation autrichienne. L’empereur n’a pas de nationalité: c’est la raison et la condition du succès de l’idée d’empire, alors comme aujourd’hui.

L’UE est placée clairement dans le rôle de successeur de l’idée impériale qui traverse l’histoire de l’Europe depuis Charlemagne

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