c’est arrivé à new york (5)

Fin de partie au Chelsea Hotel

Il incarnait une époque, une manière de vivre, un monde. Mais, signe des temps, l’hôtel où ont séjourné des dizaines d’écrivains, d’artistes et de stars du rock vient de fermer à Manhattan

Il fut un temps où les quatre avenues qui parcourent le sud-est de Manhattan étaient surnommées, sans rire, Aventure, Brave, Courageux et Mort (Death). Elles ont depuis longtemps retrouvé leurs noms initiaux, bien plus conformes à cette époque anonyme: A, B, C et D. Il fut un temps, dit-on, où il était possible de se promener dans la ville sans buter tous les dix mètres sur la même banque, le même Starbucks et un restaurant japonais servant les mêmes sushis. Il fut un temps, enfin, où le Chelsea Hotel ne valait pas 80 millions de dollars et où il était encore un lieu unique, hors de l’espace, hors du temps et hors du monde de l’argent. Il vient de fermer ses portes, «temporairement», au début de cette semaine.

Le Chelsea Hotel? Celui où…? Oui, celui-là. Absolument tout semble être arrivé ici, dans cet établissement qui, par raccourci, est invariablement décrit par tous les guides touristiques comme le «lieu le plus mythique de New York». Le suicide mythique, et éthylique, du poète irlandais Dylan Thomas, et ses 18 whiskies avalés cul sec. Les séjours, mythiques, de Bob Dylan, Jim Morrison, Jimi Hendrix ou Patti Smith. Les passages d’Andy Warhol, William Burroughs, Arthur C. Clarke, Charles Bukowsky: mythiques. Ou encore l’assassinat à coups de couteau, dans la baignoire de la chambre 100, de Nancy Spungen, la compagne de Sid Vicious, des mythiques Sex Pistols.

Les écrivains, les musiciens, les rock stars qui se sont nourris de ce qu’était New York autant qu’ils l’ont façonnée ont tous séjourné dans ces chambres, de tout temps vieillottes, amenant avec eux une démesure sans bornes. «J’aime les hôtels, disait Leonard Cohen, où l’on peut débarquer à 4 h du matin avec un nain, un ours et quatre jeunes femmes, les amener dans sa chambre et où personne ne s’en soucie.» Faute d’ours, le chanteur s’était contenté d’une Janis Joplin aussi laide que lui, comme il le raconte avec une dérision triste et douce, lorsqu’il évoque la nuit passée avec elle dans les draps défaits, tandis que les limousines attendent devant la porte. La chanson ne s’appelle pas «Janis» mais «Chelsea Hotel No2». Ces murs, l’ambiance de liberté qu’ils dégageaient, en sont les vrais héros. «Il n’y a pas d’aspirateurs, pas de règles, pas de honte… c’est un des sommets de l’irréel, disait pour sa part Arthur Miller, qui a vécu six ans au Chelsea. Cet hôtel n’est pas en Amérique.»

Cette semaine, pour la première fois depuis des décennies, aucun espace n’était réservé devant l’entrée pour les limousines. La chambre 100 n’existe plus depuis longtemps, partagée entre les deux pièces adjacentes pour ne pas donner d’idées macabres aux héritiers du mouvement punk. Mais ces chambres n’ont pas été faites non plus. Comme la quarantaine de membres du personnel de nettoyage de l’hôtel, Sheila a été convoquée jeudi matin par l’équipe du nouveau propriétaire, le magnat de l’immobilier Joseph Chetrit. On l’a brièvement remerciée, puis on lui a remis son chèque. Elle le tient mollement, maintenant, au bout des doigts: cela faisait douze ans qu’elle travaillait ici. «Ma mère m’y amenait déjà quand j’étais enfant. Pour moi, c’était comme une famille», dit elle entre colère et larmes. Avant elle, sa mère aussi s’occupait de nettoyer les draps de la légende, dans les soubassements sans fenêtre. Elle y a travaillé tous les jours pendant vingt-cinq ans.

Comment se terminent les époques mythiques? Sur le coup de 14 heures, Dan Courtenay est allé acheter des sodas pour Sheila et ses anciennes collègues qui ne pouvaient se résoudre à quitter le seuil de la porte. Nul ne sait si elles seront réembauchées dans six mois, dans un an, ou plus jamais. Le propriétaire du Chelsea Guitars les a ensuite embrassées une à une, comme le ferait un fils. Puis il s’est enfui dans son magasin: le moment était trop triste. Les aspirateurs, en vérité, étaient là depuis longtemps. Mais les règles, et une certaine honte, ont fait leur apparition devant le Chelsea Hotel. Fin d’une époque.

Au terme d’une très longue bataille, le propriétaire de toujours du Chelsea, Stanley Bard a fini par être éjecté par les autres actionnaires, il y a quelques années. Depuis lors, le quartier bruissait de rumeurs. La centaine de résidents permanents que compte l’hôtel étaient à bout de nerfs, s’arrêtant eux aussi devant l’entrée pour de longs conciliabules, amplifiant les rumeurs infondées et leur propre panique. Ces gredins, artistes, poètes, qui ont repris le flambeau de leurs prédécesseurs et se partagent les meilleurs espaces de l’immeuble à un prix défiant toute concurrence, le savent bien: c’est en grande mesure à cause d’eux que tout cela a dégénéré.

Faisant lui-même partie du mythe, Stanley Bard, dont la famille était propriétaire de l’hôtel depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a toujours été un piètre percepteur de loyers. Les œuvres d’art suspendues sur tous les murs et les plafonds, grâce auxquelles les locataires s’acquittaient souvent de leurs factures, c’était bon pour le prestige, mais pas pour les affaires. La plomberie, la ventilation, le toit, tout tombait en ruine. Même les touristes étrangers, prêts à payer cher pour participer à la légende l’espace d’une nuit, commençaient à rechigner à l’idée qu’ils subventionnaient ainsi ces résidents qui n’avaient pour eux, lorsqu’ils les croisaient dans l’ascenseur qu’un regard vaguement méprisant. Même Dan Courtenay, «Giant Dan» comme l’appellent les habitués de son magasin qui comprennent une liste sans fin de stars de rock, est prêt à le reconnaître à demi-mot. Lui-même habite au Chelsea Hotel depuis trois décennies. Les actionnaires qui ont débarqué Bard avaient besoin d’argent frais. Ils ont prié «Giant Dan» d’embarquer ses guitares réputées, ses images d’Elvis Presley et de Bob Dylan et de déménager dans un minuscule local à côté de l’entrée principale de l’hôtel. Un symbole: l’espace où trônait auparavant le Guitars Chelsea a été occupé par un marchand de donuts prêt à payer son loyer rubis sur l’ongle. Les meilleurs donuts de tout New York, certes, mais des donuts…

Entre son réflexe rock et le principe de réalité, Dan Courtenay hésite: «Le monde a besoin de plus de musique, pas de plus de donuts», fait mine de s’enflammer le rocker. Puis, adoptant la logique des nouveaux propriétaires: «Ouais, il y a beaucoup de bons artistes ici, même de très talentueux et célèbres. Mais il y a aussi de sacrés trous de balle», souffle-t-il avant de reconnaître qu’avec l’âge, son cynisme s’est un peu érodé. «Tous ces gens, dit-il en parlant sans doute aussi de lui-même, se sont habitués à vivre dans un monde tout en rondeur. Aujourd’hui, ils sont terrifiés à l’idée de devoir réintégrer un carré.»

Bâtiment le plus élevé de New York au moment de sa construction en 1883, le Chelsea Hotel, planté au centre de Manhattan, a de quoi devenir une mine d’or. Autrefois, le quartier de Chelsea était tout bonnement infréquentable, sauf pour Sid Vicious. Juste en face se dressait le siège du Parti communiste américain. Malgré la fièvre spéculative qui s’est saisie du quartier, malgré les donuts, il règne encore ici une ambiance empreinte d’une sorte de révolte sourde. Le Chelsea Hotel ne fait pas encore tout à fait partie de l’Amérique.

Avant de vendre des guitares, Dan travaillait au Madison Square Garden, à quelques blocs d’ici, chez les Kniks, l’équipe de basket-ball de New York. «A l’époque, que pouvait gagner le PDG? Disons 500 fois plus que le travailleur le moins payé, celui qui nettoyait les sièges après les matches. Et aujourd’hui? Il gagne 50 millions de fois davantage. J’ai un magasin, je suis un capitaliste. Mais sans limites, le capitalisme se mettrait à faire travailler des enfants de 6 ans pour les exploiter.»

Sans limites, le capitalisme transformerait les chambres décaties du Chelsea en suites luxueuses munies de jacuzzis. Il raserait les jardins que se sont aménagés les artistes sur les toits pour les convertir en une terrasse luxueuse où se rencontrerait la jeunesse fortunée de Manhattan. Pour l’instant, le nouveau propriétaire a laissé les résidents dans leur bunker. Seules les chambres pour touristes ont été fermées. Mais il a sans doute cette sorte de plans dans la tête.

Malgré la tristesse, Dan Courtenay ne se fait pourtant pas trop de souci pour l’avenir du rock et partant, pour ce mode de vie qu’a toujours incarné le Chelsea. Le temps est fini où il fallait s’armer de courage pour aller chercher des vinyles dans les quartiers du Queens, chez les dealers de crack, dans des quartiers encore plus malfamés que celui-ci. Les jeunes, pourtant, continuent de venir nourrir leurs rêves ici, préférant, pour la première fois depuis qu’il en a souvenir, la guitare sèche à l’électrique. Le signe, selon lui, qu’ils s’intéressent davantage à la musique qu’aux paillettes. Une chose est sûre cependant, pour le vieux Dan: si un nouvel Elvis Presley doit éclore, il sera Pakistanais, Chinois ou Iranien. C’est par là-bas que l’on est encore prêt à tout risquer pour plaquer quelques accords libertaires sur une guitare. «C’est clair, ce ne sera pas un Américain mangeur de donuts, insiste-t-il. Mais, après tout, tant qu’on a la musique, qui s’en soucie

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