Ma semaine suisse

La fin des paysans

La fin du monde «paysan» est aussi la fin d’une certaine idée de la Suisse, souligne notre chroniqueur Yves Petignat

La mort de la paysannerie restera l’un des bouleversements sociaux majeurs de ces cinquante dernières années. Bien plus que la disparition de la conscience ouvrière. Les citadins ont beau se précipiter sur la vente directe, les circuits courts, les paniers fermiers, le fait est que le monde des paysans, le monde rural avec sa culture propre, est en train de disparaître sous la pression du productivisme et des exigences de la technique. Des paysans remplacés par des producteurs toujours moins nombreux. Producteurs de lait ou de viande, planteurs, maraîchers, arboriculteurs. Et c’est pourquoi, cette semaine, le ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann a pu sans autre organiser un sommet agricole sur le Mercosur sans aucun représentant de la principale organisation paysanne, l’USP. Il signe la fin des paysans et le règne de l’agroalimentaire.

Lire: Mercosur: la Confédération doit choisir entre l’agriculture et l’industrie

Le message de ce sommet réunissant essentiellement des représentants de la transformation est simple: les paysans sont priés de faire des concessions pour permettre une conclusion rapide des négociations de libre-échange avec les pays du Mercosur, Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay. Et les commentaires à l’issue de la rencontre sont sans appel: avec une économie agricole représentant moins de 1% du PIB, les agriculteurs ne sauraient prendre en otage les intérêts de l’industrie d’exportation.

Lorsque feu la classe ouvrière mettait sa fierté dans la solidarité, le monde paysan cultivait l’entraide et la mise en commun des connaissances avec une forte dose d’individualisme

La colère et l’inquiétude devant le danger que représente la levée des barrières douanières sont partagées par les agriculteurs européens. «Bruxelles est en train de tuer la filière bovine», s’étranglent les organisations agricoles européennes qui craignent les importations massives de carcasses sud-américaines. Avec le même constat fataliste: «Les gouvernements ont déjà sacrifié l’agriculture au profit de l’industrie». La lente disparition du monde paysan n’a pas attendu la vague d’ouverture des frontières et les traités de libre-échange pour s’accélérer. De 9% de l’ensemble de la population suisse il y a cinquante ans, la part du secteur agricole est passé à moins de 3%. Et un tiers des exploitations a disparu ces vingt dernières années.

Ce que les chiffres ne disent pas, c’est l’impact sur la société suisse de l’effacement d’une forme de vie sociale, la ruralité. Cette culture qui a si fortement modelé la mentalité et les institutions suisses ne se résume pas au folklore. Elle était fondée évidemment sur le travail de la terre et la proximité de la nature comme valeurs centrales ainsi que sur la volonté d’une autosuffisance maximale. Mais caractérisée par un rapport particulier à l’argent, «la valeur d’usage plutôt que la valeur marchande»*.

Lorsque feu la classe ouvrière mettait sa fierté dans la solidarité, le monde paysan cultivait l’entraide et la mise en commun des connaissances avec une forte dose d’individualisme. La ruralité formait une communauté sur un même territoire, comme lieu de vie et de travail. La globalisation, la spécialisation, la nécessité d’investir toujours plus pour suivre les adaptations technologiques ont eu raison de cette culture paysanne. C’est la nostalgie de ce monde-là qui s’exprime aussi bien par l’engouement citadin pour les achats à la ferme que par le nationalisme conservateur. La fin des «paysans», c’est aussi la fin d’une certaine Suisse.

*Pierre Bitoun, «Le sacrifice des paysans, une catastrophe sociale», L’Echappée, 2016

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