«Une défaite honorable? C'est quoi ça?» Brève explication. Valon Behrami ne comprend pas. Le joueur de l'équipe de Suisse et de la Lazio Rome, 21ans, se demande s'il n'est pas victime d'un canular. «Sur un terrain, seule la victoire compte», coupe-t-il court, gentiment péremptoire et très amusé. Même s'il fait marrer la nouvelle vague, le syndrome - disparu - de la défaite honorable est une affaire sérieuse: il a plombé plusieurs décennies de football helvétique. Comme une piqûre de rappel après chaque poussée d'espoir, il instille à la Nati ainsi qu'à tous ses partisans l'art du fatalisme aigre-doux. Génération après génération. L'échec, méritoire ou non, devient culte. Parfois, un sentiment d'injustice en rehausse l'amertume.

Retour à l'époque de Valon Behrami. Aujourd'hui, bien des gamins voudraient avoir le sélectionneur Köbi Kuhn pour grand-père et s'arrachent les figurines Panini de Philippe Senderos (Arsenal) ou Tranquillo Barnetta (Bayer Leverkusen), tous deux champions d'Europe avec les «M17» en 2002. Comme leurs idoles, ils n'ont aucune idée de ce que peut être une défaite honorable. Le buteur Alexander Frei affiche, sans rire, son ambition: «Devenir champion du monde.» Le syndrome n'est plus. Comment a-t-il vécu, pourquoi est-il mort?

Intimement lié au complexe d'infériorité, le concept de défaite honorable a des souches culturelles et politiques. Ce qu'on appelle le «réduit national» durant la Seconde Guerre mondiale sert d'ordre de marche à tout un peuple, dont l'équipe de Suisse fait partie. «Le pays était prêt à abandonner des villes comme Genève pour se réfugier dans les montagnes», explique Jacques Ducret, journaliste et mémoire du football helvétique. «Cette mentalité, cette tendance à se replier sur soi-même s'est très longtemps répercutée sur le jeu produit par l'équipe nationale.» C'est la tactique du «verrou», invention de l'Autrichien Karl Rappan. Audacieuse comme un hérisson, la Nati se persuade que sa seule chance de salut consiste à entraver l'adversaire. A bétonner, comme on dit. Pour quelques morceaux de bravoure, tant de vaines résistances.

Quarante années plus tard, le virus sévit toujours. Alain Geiger, international entre 1980 et 1996, se rappelle la première de ses 112 sélections face à l'Angleterre: «Le jour où je me suis retrouvé à Wembley face à Peter Shilton, je n'ai pas compris ce qui m'arrivait», rigole le Valaisan. «Face aux grandes nations, nous nourrissions un complexe incroyable. Plus les années passaient, plus c'était dur et plus nous nous éloignions, dans nos têtes, du haut niveau.»

Appliquée mais bridée, la Suisse potasse son histoire pendant les quarante ans qui suivent son quart de finale de Coupe du monde en 1954 - à domicile. Les qualifications pour le Mondial de 1962 au Chili, puis quatre ans plus tard en Angleterre, n'inversent pas la tendance: la Nati rentre de ces deux expéditions avec trois défaites dans les valises, confortée dans sa logique de dénigrement. On ne manque pas de lui rappeler son statut d'aimable ramassis d'amateurs évoluant dans un monde de professionnels. «Nous avons touché le fond dans les années 1970, malgré un milieu de terrain - Odermatt, Kuhn, Blättler - de niveau international», raconte Jacques Ducret. «Brillants avec leur club, les joueurs évoluaient systématiquement en dessous de leur valeur en équipe nationale. Ils ne savaient pas où se mettre sur le terrain.»

La principale barrière est d'ordre culturel, humain. Entre les Romands et les Tessinois, influencés par la fantaisie du jeu latin, et les Alémaniques, obnubilés par les notions de discipline et d'abnégation, la mayonnaise ne prend pas. Sur un terrain de foot comme ailleurs, cette formidable richesse potentielle sert d'entrave à l'unité nationale. «Dans les années 1980, il ne s'agissait pas de s'intégrer à l'équipe de Suisse, mais aux Grasshoppers qui en formaient les 70%», témoigne Alain Geiger. «Je nous revois à table, incapables de communiquer parce que nous ne parlions pas la même langue.»

Cette incompréhension rejaillit fatalement sur la vie du groupe ainsi que sur sa manière de jouer. La Nati n'a ni âme, ni style. «Pendant longtemps, l'équipe de Suisse, c'était un coup de sifflet et onze gars qui couraient n'importe où», reprend Geiger. Les sélectionneurs Roger Vonlanthen (1977-79) et Daniel Jeandupeux (1986-89) tentent de trouver un compromis question philosophie de jeu. En vain. Les années défilent, la défaite demeure honorable. «Je crois qu'on a inventé cette expression pour nous consoler de ne jamais passer l'épaule», lâche le Valaisan. «Nous ne vivions pas ça bien.»

Le footeux helvétique ne s'exporte pas, ou très rarement. Il marine dans un huis clos vicié. Le détonateur se nomme Ueli Stielike. Ancien grand joueur du Real Madrid, de la Mannschaft et de Neuchâtel Xamax en fin de carrière, l'Allemand est le premier à dire aux gens de la sélection qu'ils ne sont pas plus mauvais que les autres. S'appuyant sur une génération talentueuse, celle des Sutter, Bickel, Chapuisat... ou Geiger, il balaie des décennies de complexe. Comme la science tactique du moustachu n'égale pas son talent de motivateur, il manque un petit quelque chose à la Suisse pour forcer les portes de l'Euro 92. Mais le plus dur est fait.

Un Britannique bon teint bon œil, apôtre de la défense en zone, fera fructifier la mue. Roy Hodgson, amateur de golf et de costards sans pli, ne se soucie pas des particularismes helvétiques. Délicieusement noyée par un humour bien de chez lui, son autorité en impose. «Le vrai tournant remonte au 14 octobre 1992 à Cagliari», dit Jacques Ducret. «Les Suisses mènent 2 à 0 à dix minutes de la fin face à l'Italie. Comme s'ils n'arrivaient pas à réaliser la portée de l'exploit, ils se laissent rejoindre sur le fil. Mais ce jour-là, tout le monde a compris que l'audace pouvait payer, qu'il était possible de jouer sans Ausputzer (libero). Quand Hodgson décidait quelque chose, personne n'osait l'ouvrir. Il a rallié tout le pays à un système de jeu.»

La Suisse participe à la World Cup 94 aux Etats-Unis, puis à l'Euro 96 en Angleterre. Après une si longue disette, l'ampleur du soulagement empêche toute véritable ambition. Dans les deux cas, le retour de la Nati sur la scène internationale fait en soi office de consécration. «En 1994, à partir du moment où nous avons atteint les 8es de finale, certains ont clairement exprimé leur désir de voir l'équipe perdre afin de pouvoir rentrer à la maison», se souvient Alain Geiger. «La fédération, quant à elle, avait déjà réservé les billets du retour. Personne ne croyait vraiment en nous.»

Juin 2006. En vue de la Coupe du monde allemande, la délégation helvétique a bloqué ses quartiers à Bad Bertrich jusqu'au 28 du mois, tablant sur une participation aux 8es de finale. «Après, tout est possible», savoure Michel Pont, adjoint du sélectionneur. «Devenir champion du monde», répète Alexander Frei. Sans aller aussi loin, on notera que la Nati n'avait jamais abordé un tournoi majeur avec une telle confiance en ses moyens. «Cette équipe nationale est jeune, mais elle aime les responsabilités», apprécie son capitaine Johann Vogel. «C'est la grande différence par rapport à ses devancières. Où qu'elle soit, elle n'a pas peur et joue pour gagner.»

La politique de formation mise sur pied par l'Association suisse de football en 1995 porte ses fruits. Köbi Kuhn, qui a œuvré avec les sélections juniors avant de s'installer sur le banc de l'équipe A, travaille dans l'optique de l'Euro 2008, coorganisé avec l'Autriche. Le Zurichois a connu la défaite honorable en tant que joueur - 63 sélections entre 1962 et 1974. «Quand on perdait 2 à 0 contre une grande nation, c'était un bon résultat. Je n'ai jamais supporté ça», nous confiait-il en octobre dernier. «Avec Köbi, nous avons cherché dès le départ à inscrire notre démarche dans la durée, à alléger la pression immédiate du résultat», confirme son assistant.

Corollaire: «Par rapport à l'époque où public et joueurs entretenaient une attente négative afin de court-circuiter une déception par avance», note Mattia Piffaretti, psychologue du sport, «on sent qu'aujourd'hui, l'équipe est capable de se projeter dans l'avenir». Valon Behrami et ses potes aussi, qui ignorent le passé. Dans les préaux, les gamins arborent avec fierté ce maillot rouge à croix blanche que plus personne n'osait porter. Le pays entier se met au diapason. «Tout cela est positif et met tout le monde de bonne humeur», conclut Köbi Kuhn, père peinard et, comme on ne se refait pas, prudent. «Les gens savent que cette équipe donnera tout ce qu'elle peut, mais ils doivent accepter l'idée qu'elle ne sera peut-être pas championne du monde.» C'est le «peut-être» qui change tout.

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