Dans la crise actuelle, un fait n'est pas contesté: la branche financière a progressivement acquis une forme d'hégémonie sur l'ensemble de l'économie et de la société, en s'appuyant sur l'ultralibéralisme.

Cette idéologie postule qu'en toutes circonstances la somme des décisions individuelles des acteurs économiques permet toujours d'arriver à un «empilement optimal» pour la société. Elle nie axiomatiquement qu'il puisse y exister un intérêt général différent du résultat issu du marché. En corollaire, elle conteste la légitimité de l'Etat en tant que dépositaire de cet intérêt général et, partant, la démocratie qui fonde son existence.

Pour asseoir sa domination, la branche financière a d'abord obtenu la libre circulation des capitaux et, surtout, une dérégulation quasi totale de ses propres activités; puis elle a conforté son emprise par le biais de deux courroies de transmission agissant de manière concomitante.

La première courroie de transmission a permis l'étranglement financier de l'Etat. En stimulant le business de l'optimisation fiscale à l'échelle internationale, la branche a poussé les Etats dans une spirale de baisse des impôts. Ce processus a affaibli les ressources financières des collectivités publiques, tout en minant le principe d'équité et d'imposition selon la capacité contributive. Résultat, la capacité de l'Etat à promouvoir l'intérêt général s'est affaiblie.

L'allocation des investissements a constitué la seconde courroie de transmission. Les marchés financiers se sont arrogé le droit de dicter tous les choix d'investissements. Dans certains domaines, comme les biens de consommation, cela n'a rien de choquant: les marchés financiers essaient d'anticiper au mieux les choix futurs des consommateurs, avec un certain succès d'ailleurs.

Dans d'autres domaines, en revanche, ce pouvoir s'est révélé catastrophique. En effet, par définition, la finance ne peut investir que dans les domaines où le retour sur investissement est directement monétarisé et revient entièrement à l'investisseur. Or l'économie et la société ont plus que jamais besoin d'investissements dans des secteurs où le bénéfice est fondamentalement collectif: formation, infrastructures, recherche, intégration sociale, prévention, etc. La finance ne s'intéresse pas à ces activités, ou alors seulement si elle les a préalablement transformées en marché, ce qui finit généralement par dysfonctionner.

Au final, l'affaiblissement des Etats et la focalisation de la finance sur le rendement privé empêchent de prendre des décisions collectives ambitieuses pour préparer l'avenir. La finance s'est désormais substituée à la démocratie et à l'intérêt général.

La phase de transition qui s'ouvre est d'autant plus difficile que la finance est en train de siphonner sans vergogne les caisses publiques, hypothéquant d'autant la capacité d'action des Etats. Toutefois, malgré la distinction rhétorique entre l'économie «réelle» et la finance, les Etats ne peuvent guère renoncer à ce sauvetage: un effondrement brutal du système financier paralyserait rapidement l'économie réelle, car il s'agit du même circuit monétaire. Au passage, on observera que la finance devra subir une sérieuse compression de ses coûts pharaoniques: l'économie et la société ont besoin d'une branche financière efficace pour gérer l'épargne et le crédit, et non pas d'un parasite glouton.

L'enjeu plus large est le rétablissement de la notion d'intérêt général. Après la faillite de l'idéologie néolibérale, il s'agit de définir de nouveaux paradigmes. Dans un monde culturellement globalisé, le retour au vieux modèle national, basé sur une certaine étanchéité des frontières, n'est guère praticable. En effet, si l'on peut rétablir certaines barrières protectionnistes, par exemple dans l'agriculture, il est impossible d'interdire la circulation de l'information. Et il n'est pas sûr que des restrictions de la circulation des capitaux et des personnes soient souhaitables: pour financer les retraites des pays vieillissants, peut-on vraiment renoncer à investir dans les pays jeunes et à attirer de la main-d'œuvre?

Le moment est plutôt venu de redéfinir les structures étatiques. Elles doivent pouvoir contrer efficacement les prétentions hégémoniques de la finance, car celles-ci ne manqueront pas de ressurgir après la crise actuelle. Concrètement, cela passe par le renforcement des institutions internationales, au tout premier rang desquelles l'Union européenne. Il s'agit d'une part de poser des standards minimaux d'imposition pour protéger les collectivités publiques de la paralysante sous-enchère fiscale; et, d'autre part, de renforcer le cadre international des politiques publiques visant l'intérêt général, par exemple en matière énergétique ou d'éducation.

Reste à savoir quel jeu la Suisse jouera dans cette dynamique: celui d'un pays responsable qui apporte sa pierre à l'ouvrage, ou celui d'un paradis fiscal offshore assez gros pour parasiter durablement les efforts européens?

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