Ces dernières semaines, il a beaucoup été question du budget que la Confédération consacrera à l'éducation et à la recherche pour la période 2008-2011: sera-t-il en augmentation de 6%, comme le propose le Conseil fédéral, ou de 10%, comme le demandent les milieux scientifiques? Et ce n'est pas fini. Ce débat est certes important puisqu'il s'agit de milliards et de choix stratégiques pour l'avenir du pays. Mais il risque d'en éclipser un autre, tout aussi important: celui de la répartition de ces fonds, notamment entre «sciences dures» et «sciences souples» (les sciences humaines et sociales). Le partage, traditionnellement très favorable aux sciences dures, repose évidemment sur une différence de coûts, dont l'ampleur est parfois exagérée, mais qui est difficilement contestable. Il repose également sur un a priori qui lui est très contestable: les premières seraient appliquées et créeraient de la richesse, les secondes non, ou très rarement. C'est cet a priori, et du même coup ce partage trop inégalitaire, que j'aimerais vigoureusement contester, après avoir rappelé certains chiffres et constats récents relatifs à la situation des sciences souples dans notre pays.

Ces dernières années, le nombre d'étudiants a crû très rapidement dans les sciences humaines et sociales, au point de susciter diverses campagnes pour inciter plus de jeunes à choisir les sciences dures. Entre 1980 et 2004, le nombre d'étudiants en sciences humaines et sociales a augmenté de plus de 100% (de 17000 à 35000). Dans le même laps de temps, le nombre de postes de professeurs dans ces disciplines n'a augmenté que de 44%. Dans le domaine du subventionnement à la recherche par le Fonds national, les sciences souples ont en 2005 bénéficié de 22% des financements accordés, contre 77% aux sciences dures (1% n'est pas attribuable). Enfin, dans un récent rapport, le Conseil suisse de la science et de la technologie relève que la situation des sciences humaines et sociales ne s'est guère améliorée ces dernières années. Il est vrai que la Confédération déclare depuis 2000 vouloir soutenir ces sciences en priorité et que des postes supplémentaires ont été créés pour répondre à l'afflux d'étudiants. Il est vrai aussi que le Fonds national a augmenté la part de ses financements attribuée aux sciences souples. Mais ces efforts restent très en deçà des mesures nécessaires pour qu'on cesse, enfin, d'avoir une politique de la science à deux vitesses. Pour y parvenir, les différents acteurs de la politique de la science (Confédération, cantons, Fonds national, hautes écoles) devraient s'y engager de façon plus résolue. Tout porte cependant à croire que cela ne se produira pas. Parce que l'applicabilité semble être devenue, pour tous, le seul critère d'évaluation des sciences et que l'on souscrit très généralement à l'a priori fallacieux selon lequel les sciences souples ne «s'appliquent» pas.

Ce cliché a en Suisse un long pedigree. En 1952, Alexander von Muralt, premier président du Fonds national suisse, exprimait déjà des doutes sur l'utilité des sciences souples. Plus d'un demi-siècle plus tard, rien n'indique que cette conception étroite de l'utilité et de l'applicabilité des sciences ait fondamentalement changé. Il est en effet constamment question de soutenir les sciences dites «porteuses» en priorité et il s'agit toujours de sciences dures: aujourd'hui les nanotechnologies, hier les biotechnologies et avant-hier l'informatique. Des moyens importants sont par ailleurs dégagés pour opérer des transferts de technologie permettant de rentabiliser ces investissements effectués «au bon endroit».

Il ne s'agit bien sûr pas de nier que les bio- ou les nano-technologies offrent des perspectives économiques intéressantes ou que les transferts des technologies issues de ces domaines de recherche soient importants. Mais réduire l'applicabilité et l'utilité des sciences à ces seuls créneaux porteurs procède de ce qu'on peut appeler un «déterminisme technique naïf». Cette manière déterministe de voir le rapport entre sciences et société présente une double caractéristique. Elle consiste, premier point, à penser que l'innovation vient des sciences dures et fonctionne comme principal carburant de la croissance économique et du changement social. Or, les sciences souples créent continuellement des connaissances indispensables à la croissance et au changement. Elles sont donc éminemment appliquées. Les analyses de la mondialisation, sous ses différentes formes, celles des flux migratoires, ou celles portant sur la mise en réseau des «villes globales» sont, pour ne prendre que ces exemples, issues des sciences souples et contribuent largement à la compréhension et à la transformation des sociétés contemporaines. Sans parler de l'utilisation que tout un chacun fait constamment de catégories d'analyse plus anciennes créées par les sciences souples: celle de classe sociale, d'inconscient ou de modernisation, par exemple. Ces connaissances sont essentielles, car les sociétés contemporaines sont des sociétés réflexives: leur carburant est constitué de technologies, mais aussi de l'analyse qu'elles produisent sur elles-mêmes et qui leur permet de se réguler et de se transformer. Elles ont besoin de software autant que de hardware, de transferts de connaissances autant que de transferts de technologie.

Deuxièmement, le déterminisme technique imagine que les innovations scientifiques et techniques s'imposent d'elles-mêmes à la société. Or, ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Les études portant sur l'innovation technologique montrent en effet, depuis de nombreuses années maintenant, que la plus séduisante des découvertes ne vaut rien sans un milieu capable de l'apprivoiser. Les cimetières de la technologie sont emplis de belles découvertes qui n'ont pas su prendre en compte la demande sociale. Sans des collaborations intelligentes entre sciences dures et souples, comme on a su les mettre en place par exemple dans le domaine des technologies de l'information et de la communication entre informaticiens et psychologues de l'apprentissage, il n'y a pas de transfert de technologie efficace.

Autrement dit, le «génie social», auquel je viens de faire référence et dans lequel les sciences souples sont spécialisées, est tout aussi important que le «génie technologique» (spécialité des sciences dures), non seulement pour gérer mais aussi pour produire ces fameuses innovations (techniques et sociales) que l'investissement dans la formation et la recherche devrait viser. Il faudra sans doute encore beaucoup de temps avant que l'on ne guérisse du déterminisme technique. Il faut notamment que les sciences souples rendent plus visible l'importance de ces transferts de connaissance. Osons tout de même espérer quelques signes annonciateurs de guérison à la lecture du contenu de la politique fédérale de soutien aux sciences pour la prochaine législature, puis dans sa mise en application.

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