La corrida audiovisuelle helvétique

Pietro Supino, grand patron de Tamedia, groupe privé d’édition dominant en Suisse, sait bien garder sous cape, (Le Temps du 31 mars), l’épée qu’il réserve pour la mise à mort du service public audiovisuel. Selon lui, «ceux qui se soucient de préserver la richesse du paysage médiatique devraient commencer par se demander ce qui manque actuellement ou ce qui manquerait si la SSR n’existait pas».

Partant du constat (exact) que la SSR ne diffuse pas que de la qualité, mais aussi beaucoup de «shows insipides ou des séries achetées», le raisonnement conclut (erreur) que le statut privilégié de la SSR et la redevance ne servent que très partiellement à une fonction de service public. De là l’idée du boucher de séparer les parties nobles (les contenus informatifs et culturels) des parties basses (le sport et le divertissement). Elle mène tout droit au dessein tout aussi novateur de répartir les fonctions de service public audiovisuelles (et avec elles la redevance bien sûr)… Entre les groupes privés comme Tamedia et Ringier.

Mais si l’actionnaire qu’est M. Supino n’a pas encore totalement bouffé toutes les parties nobles de l’éditeur, le processus est en marche et il propose d’y aller encore beaucoup plus gaillardement dans le domaine audiovisuel sous le couvert d’une invention baptisée en langue de bois «fonction de compensation». «La SSR devrait, dit-il, se limiter à l’avenir à ces tâches.» Quelles tâches? «Les contributions importantes pour la politique nationale et que le marché libre ne propose pas dans la mesure souhaitée ou avec la qualité souhaitée.»

Le toréador dont il souhaite revêtir la clinquante tunique exige donc avant de descendre dans l’arène «libre» qu’on prenne soin de réduire le taureau à tout ce qui n’est pas comestible: peau, sabots, cornes… La belle corrida! Une chaîne de service public faite uniquement de ce que le secteur privé rejetterait…

Nous ne joindrons pas nos fourchettes au banquet de dupes de M. Supino. Le secteur audiovisuel partage de nombreux points communs avec celui de la presse, mais on ne peut faire semblant comme lui d’ignorer la différence renversante qui les sépare: si la presse de proximité est ultra-dominante dans les quotidiens et les hebdos, c’est le cas inverse dans le télévisuel et les salles de cinéma, où la proximité est minoritaire (environ un tiers) – voire très minoritaire pour le cinéma (5%) – sur son propre territoire. Le marché audiovisuel suisse est mondialisé depuis fort longtemps. Chaînes françaises pour la télévision en Suisse romande, allemandes pour la Suisse alémanique (relativement mieux protégée par la semi-barrière linguistique), cinémas américains et français dominent outrageusement et depuis «toujours» le marché suisse qui est déjà – et depuis belle lurette, y compris dans le domaine télévisuel –, un marché libre que la Suisse, avec la complicité peu éclairée des éditeurs, n’a même pas réussi à protéger de la capture par les fenêtres publicitaires télévisuelles étrangères.

Il est vrai que la Suisse s’est dotée d’un système financier et légal de renforcement de son expression propre dans l’audiovisuel qui donne un avantage écrasant à la SSR sur ses éventuelles «concurrentes» suisses et qui empêche, par effet collatéral, leur apparition. C’est vrai. Mais l’important est de rendre la SSR un peu moins faible dans la résistance à ses concurrentes étrangères au moins dix fois plus fortes, sur un marché où l’offre est pléthorique. Supprimer ce mécanisme (et ses effets de péréquation des ressources en faveur des régions minoritaires) permettrait-il de faire naître plusieurs chaînes privées au calibre très réduit, capables chacune dans leur région de tenir tête à la concurrence des chaînes allemandes, françaises, italiennes? Evidemment non!

La presse suisse figure en très haute position dans les comparaisons planétaires, c’est indéniable. Produit d’une tradition plus que séculaire liée à la démocratie helvétique moderne, elle doit cette situation enviable à une forte assimilation du concept de service public dans sa mission, qui subsiste encore aujourd’hui, même si les éditeurs privés comme Tamedia compressent de plus en plus la diversité et la surface des contenus qu’ils jugent les moins rentables pour leurs actionnaires.

Afin de maintenir cette qualité citoyenne, la presse suisse privée doit être soutenue indirectement par une institution publique extérieure, dont le but est d’aider les privés qui produisent du contenu d’utilité publique – les journalistes – et non pas les privés qui gèrent globalement la presse comme un secteur à fin exclusive de dividendes.

C’est pourquoi nous lançons sur notre site (www.cultureenjeu.ch) un appel pour voter oui le 14 juin au nouveau mode de redevance radio-tv, mais aussi pour lancer la création d’un fonds d’enquête et de dossiers pour la presse écrite, géré par la pro­fession elle-même, et financé par les diffuseurs de contenu audiovisuel.

Cinéaste, auteur de 15 documentaires, membre du bureau de la Fondation romande pour le cinéma, président de l’association éditrice de CultureEnJeu

Une institution publique doit aider les journalistes à produire du contenu d’utilité publique

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