– Alors, ces trompettes? Ces fléaux? Ces quatre cavaliers… Tu vois quelque chose?

– Tu sais, moi, je n’ai jamais…

– Rien. Moi, je ne vois rien. Et pourtant, je regarde le calendrier et qu’est-ce que je lis? 21-12-2012. La date fa-ti-dique.

– Bon, d’un autre côté…

– Oui?

– La fin du monde maya, ce n’est peut-être pas exactement comme l’Apocalypse. Autre culture, tout ça…

– N’importe quoi.

– Absolument.

– En tout cas, il y a une chose qui me terrifie: tout va continuer exactement comme avant. Pas un poil de changé.

– Et ça t’étonne?

– Ce n’est pas que ça m’étonne. Ça m’accable. Pas de sursaut de la dernière chance, genre: «Cette fois, on a échappé au pire mais cessons de déconner avec le climat.» Ou: «Après avoir vu la mort de si près, un lien indissoluble nous unit: dorénavant, nos trithérapies sont les vôtres.» Non. Business as usual. Brrrrrr.

– Toi, je sens que tu n’as pas eu de prime cette année.

– Comment tu le sais, que je n’ai pas eu de prime?

– Je le devine à ta façon de parler de fin du monde.

– Très drôle. Bon, c’est vrai. L’année passée, 5000 balles et des compliments… J’avais l’ego tout chatouillé. Et cette année, pfttt, rien. Et toi?

– Moi, oui. Pas comme l’an passé. Là, pourtant, je m’attendais un peu à recevoir quelque chose, vu que l’année d’avant… Mais rien.

– C’est bizarre, tu ne trouves pas?

– Quoi?

– Cette façon de distribuer les carottes. Comme s’ils les tiraient au sort.

– C’est peut-être ce qu’ils font.

– Tu rigoles?

– Ce ne serait pas plus idiot qu’autre chose, remarque. Et avec les évaluations qu’on nous donne…

– Qu’est-ce qu’elles ont, nos évaluations?

– Pas très pointues, semble-t-il. Je me suis laissé dire que Grimbert avait eu des remarques: pas assez différencié, trop consensuel, cette sorte de chose.

– Parce qu’il n’est pas idiot: il ne veut pas casser l’ambiance.

– Dis plutôt qu’il veut sauver ce qu’il en reste. Il paraît que c’est assez répandu. Au point que certaines boîtes exigent des quotas de mauvaises évaluations. Chez UBS, ce serait 10%, je l’ai lu je ne sais plus où.

– Ça ne m’étonnerait pas. Avec toutes les bonnes idées qu’ils ont déjà testées en matière d’argent propre et de fixation des taux directeurs…

– En attendant, c’est pratique pour les licenciements. Tu sais où taper et tu n’as pas besoin de te perdre dans les explications. Toujours oiseuses, les explications…

– C’est vrai qu’on ne pige pas toujours. Prends la dernière charrette. Personne n’a compris pourquoi Champion en faisait partie.

– Oui. Pourquoi Champion? Ou pourquoi Conus, si on va par là?

– Pauvre Conus!

– Oui. En même temps, le 10%, une fois que tu l’as utilisé pour dégraisser, tu dois le reconstituer. Et ça, ça craint…

– Tandis que notre système est assez ludique. Un coup, tu as une prime, le deuxième, tu n’as rien, le troisième, tu es déjà content d’échapper au licenciement. C’est du motivationnel triennal.

– Du quoi?

– Tu n’as jamais entendu parler de l’assolement triennal? Une année, tu plantes du blé, la deuxième de l’orge et, la troisième, tu laisses la terre se reposer. Au Moyen Age, c’était supposé améliorer les rendements agricoles.

– On laissait le sol se reposer, tu dis? Rien à voir avec aujourd’hui.

– C’est pour ça que cette idée de fin du monde me bottait. Au début, ça aurait sans doute été un peu chahuté. Mais ensuite, imagine: plus personne, plus rien, pas même une mouette voletant sur l’océan primordial. Rien. Le calme absolu. Le repos universel.

– Dont nous serions beaucoup trop morts pour profiter, donc.

– Profiter, toujours profiter… Avec cette mentalité, ça ne m’étonne pas que tu aies eu une prime!

– Bon, assez rigolé, je me tire. Salut!

– Salut.