Chaque année depuis dix ans, le World Economic Forum publie un rapport sur les inégalités entre hommes et femmes dans le monde. Le Gobal Gender Gap Report, sorti cette semaine, s’appuie sur différents indicateurs d’accès à l’éducation et à la santé, et aussi, aux responsabilités politiques et aux opportunités économiques, puis établit un score par pays.

D’année en année, l’invariance du bilan décourage même d’en parler. A ce jour, et sans surprise, aucun pays au monde n’offre aux hommes et aux femmes les mêmes opportunités. Ceux du Nord de l’Europe sont toujours les plus près d’y parvenir. Le Yémen, le Pakistan, et la Syrie occupent toujours la fin du classement. Et si l’accès paritaire à l’éducation et à la santé sont les domaines, essentiels, où les femmes ont le plus progressé, il leur manque toujours, et partout, la possibilité d’occuper des postes à responsabilités aux niveaux politique et économiques, et ce, à salaire équivalent.

Mais quittons un instant ce paysage statistique désolant, le terrain d’une lutte qui patine, pour s’inquiéter de l’émergence d’un micro-phénomène connexe. En effet, l’Etat islamique, apparemment, offre aux jeunes femmes d’aujourd’hui une alternative à ce lot commun qui doit bien présenter un peu d’intérêt, puisqu’elles sont déjà quelques-unes à avoir choisi d’y adhérer. De quoi s’agit-il? En gros, l’idée consiste à se marier avec un homme qu’elles n’ont pas choisi (mais qui, néanmoins, serait certifié «pur» au plan moral, et naturellement bourré de testostérone, vu les circonstances), puis à se consacrer entièrement à la satisfaction de ses besoins, et enfin, à produire avec lui des enfants.

On ne peut pas soupçonner toutes les jeunes femmes parties se marier en Syrie d’avoir été manipulée et trompées. L’Etat islamique parvient à séduire des profils très divers, et toutes celles qui s’y sont engagées ne sont pas des dindes (même s’il y en a aussi). En faisant le choix de cette forme d’esclavage volontaire – dont on rappellera au passage qu’elle n’a rien à voir avec l’islam lui-même –, certaines agissent de manière rationnelle et argumentée. Et que nous disent-elles?

Qu’elles ne trouvent pas, dans nos sociétés libérales et ultra-concurrentielles, de quoi se projeter dans un avenir heureux. Qu’elles ne se sentent pas la force de poursuivre, avec toute l’assiduité requise, à la fois une carrière époustouflante, une vie privée épanouissante, un corps parfait et une vie sociale formidable. Que le champs des possibles qui leur est offert, dans les médias, sur les réseaux virtuels, mais aussi, dans le discours féministe, semble miné de promesses non tenues, de mirages et de désillusions. Et qu’au fond, elles préfèrent renoncer à tout, quitte à liquider les acquis imparfaits de l’égalité entre hommes et femmes. Elles quittent le terrain de cette bataille désespérante pour l’égalité, et le font de la manière la plus violente qui soit. Mais pour toutes celles qui partent ainsi, et font tout un esclandre, combien, au fond, ont déjà déserté en silence?

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