Nouvelles frontières

Pour en finir avec Napoléon

A la chute de l’Union soviétique, Hélène Carrère d’Encausse, historienne de la Russie, écrivait qu’il restait encore à raser le mausolée de Lénine pour en finir avec la tradition despotique de ce pays. La momie du leader bolchevik repose toujours au centre de la place Rouge, adossée au Kremlin. Vladimir Poutine n’est pas l’homme qui la délogera. Il y a quelques années, un groupe d’intellectuels chinois demandait au Parti communiste d’expulser le sarcophage de Mao vers son village natal. La place Tiananmen serait rendue au peuple et l’idéal démocratique aurait enfin une chance de germer en Chine. Le mausolée du Grand Timonier écrase plus que jamais le centre de Pékin et Xi Jinping lui voue un culte zélé.

A la lecture du livre de Lionel Jospin, Le mal napoléonien*, on se demande pourquoi personne en France n’a encore songé à transférer le tombeau de Napoléon, exposé en majesté aux Invalides, vers une belle île, ou tout au moins hors du cœur symbolique de Paris.

L’ancien premier ministre socialiste s’interroge: Napoléon Bonaparte a-t-il été un bien ou un mal pour la France? Sans tomber dans les travers d’une légende noire longtemps entretenue par le camp royaliste, la réponse est claire. Napoléon a desservi les intérêts de la France, nui à l’Europe et discrédité les idées libérales. Invoquant les valeurs de 1789, il a creusé leur tombe. La révolution est terminée, clamait-il, vive l’empire. Ainsi mettait-il un terme à la Ire République. Il faudra attendre trois quarts de siècle – l’épisode de 1848 étant étouffé par son neveu Napoléon III – pour que cet espoir trouve sa traduction durable dans les institutions de la IIIe Répu­blique.

Là où la France faisait rêver les élites libérales de toute l’Europe, prêtes à embrasser l’idéal révolutionnaire, Napoléon a bataillé, pillé, trompé, et finalement anéanti le camp de la liberté pour composer avec les vieilles aristocraties ou imposer ses roitelets. Maître de la censure et de la propagande, il se référait à Voltaire et à Rousseau, mais visait l’instauration de sa propre dynastie et la reconnaissance des princes qui ne virent en lui qu’un simple usurpateur.

Lionel Jospin reconnaît des mérites à Napoléon: le code civil, l’instauration d’une administration moderne et bien sûr un génie militaire. Mais le bilan est désastreux: au terme de son règne, la France a reculé, elle est ostracisée, elle doit rattraper le train de la révolution industrielle, et le Royaume-Uni, éternel rival, s’impose comme la grande puissance européenne pour un siècle.

Napoléon, de son vivant, était très populaire. A Sainte-Hélène, le proscrit travailla à l’élaboration de sa propre légende, qui ne cessa de s’étoffer après sa mort. Il avait tué la liberté, amoindri la France, mais restait attaché à son nom la grandeur, le panache, l’action, le général au-dessus des partis et délivré des élites anciennes, l’homme providentiel, centralisateur et égalitariste, qui sauve la nation en danger, lui offre un destin, une ambition, un récit comme on dit aujourd’hui.

Lionel Jospin explore les métamorphoses du bonapartisme, Louis Napoléon Bonaparte, le général Boulanger, quelques fascistes français des années 1920, le général Pétain. Si de Gaulle fut tenté par le césarisme, il se rallia à l’idéal démocratique. La Ve République qu’il instaure assure depuis la stabilité politique du pays, juge l’ancien premier ministre qui voit dans la montée du populisme de ces dernières années la dernière résurgence d’un bonapartisme sans Bonaparte.

En soulignant le mal napoléonien, Lionel Jospin touche très juste. Mais il ne va pas jusqu’au bout du raisonnement. Le dévoilement du mythe napoléonien aurait pu être l’occasion de mieux cerner un mal français. Celui d’une nation prisonnière de son Histoire et de ses légendes, d’un pays qui s’enferme dans une grandeur factice l’empêchant de voir le monde tel qu’il est. Ce qui fait qu’en France, comme à Moscou et à Pékin, on vénère un despote érigé en libérateur. La France est une démocratie. Mais cette illusion est un puissant obstacle politique à l’émancipation d’un pays qui peine à s’inscrire dans l’âge de la mondialisation. Jospin a raté la seule conclusion possible à son essai: pour le bien de la France, virons Napoléon du cœur de Paris!

* Lionel Jospin, Le mal napoléonien, Seuil, 231 pages.

En France, comme à Moscou et à Pékin, on vénère un despote érigé en libérateur

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