Finissons-en avec les réflexes défensifs de francophones!

La langue française va bien. A la veille du XVe Sommet de la francophonie, ce week-end à Dakar, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) multiplie les annonces enthousiastes: le français est en pleine forme. La preuve: d’après une récente enquête de l’OIF, 700 millions de personnes parleront la langue de Molière en 2050. Car le français est bénéfique, dit-elle, «pour les échanges commerciaux et culturels des pays qui le pratiquent». Le rapport qu’elle vient de publier est une vibrante autocélébration, qui tranche singulièrement avec l’alarmisme quotidien contre la «menace» de l’anglais. Toute l’année, l’OIF nous dit qu’il y a péril en la demeure. Puis, soudain, à quelques jours d’événements politiques à forte visibilité, la menace a disparu. Le français brille. On y perd son latin…

Les Anglais parleraient de wish­ful thinking. Entre vœu pieu et méthode Coué. Mais les Anglais n’auraient que partiellement raison. Car le français se porte réellement bien. Les chiffres en témoignent: nous sommes 274 millions de francophones à ce jour, à savoir une des grandes puissances linguistiques du monde, avec l’anglais, le chinois, l’arabe et l’espagnol. La francophonie est indéniablement une puissance internationale. Malheureusement, les francophones communiquent mal. A force d’être excessifs (que ce soit dans l’alarmisme ou l’autocélébration), ils brouillent le message. Celui-ci mérite pourtant qu’on l’analyse avec sérieux, sans céder aux effets de manches. Analysons donc les faits de manière pragmatique: la francophonie est solide, quantitativement. Mais le français perd du terrain dans certains domaines précis. Notamment dans la politique internationale ou l’économie. Le français a même totalement disparu du domaine scientifique: aucune carrière n’y est possible sans publier, écrire et parler en anglais. On peut s’en offusquer, mais c’est comme ça. Reste la question: que faire?

Prenons l’exemple scientifique. Nous avons deux solutions: la première consiste à nier la réalité, soutenir qu’«on comprend mieux la science en français» (un sénateur parisien me l’a dit avec le plus grand sérieux), et interdire l’anglais des salles de cours de nos universités. Le principe est simple: les hautes écoles francophones sont réservées aux francophones. Le résultat est, lui aussi, assez simple: en limitant le périmètre d’origine des chercheurs, le niveau des cours baisse, ainsi que le niveau des étudiants, et, plus globalement, le niveau de compétitivité du pays. Résultat: au nom de la défense du français, la francophonie perd du terrain.

Deuxième solution: admettre que l’anglais est la langue de la science. Accepter son usage dans nos hautes écoles. Mieux: encourager son apprentissage à tous les niveaux, de l’école primaire à la formation supérieure. C’est le choix de la Suisse. Loin des débats émotionnels, la Suisse a depuis longtemps fait le choix du plurilinguisme, en donnant une place importante à l’anglais. Ce multilinguisme nous permet de former des chercheurs de niveau international, d’attirer les meilleurs professeurs, d’élever le niveau de nos écoles, et celui des futurs scientifiques de notre pays. Grâce à l’EPFL (et à sa visibilité internationale, due, entre autres, à son multilinguisme), Lausanne devient ainsi attractive pour des étudiants du monde entier. L’ensemble de la francophonie en bénéficie.

Le sommet de l’OIF à Dakar en apportera une démonstration supplémentaire: l’EPFL poursuit son développement sur le continent africain et signera à Dakar, à cette occasion, une convention pour la création de l’Université virtuelle du Sénégal. Une étape de plus dans les efforts de la Suisse pour le développement des cours massifs en ligne en Afrique, et sur tous les continents, grâce au Réseau d’excellence des sciences de l’ingénieur en francophonie (Rescif), lancé par la Confédération à Montreux en 2010. L’objectif est que les jeunes Africains, Asiatiques ou Américains choisissent une haute école de la francophonie, plutôt que Stanford ou le MIT.

Oui, l’avenir de la francophonie passe par une plus grande intégration de l’anglais, notamment dans l’enseignement. Mais pour cela, il faut cesser d’avoir peur. Car la langue française se porte bien. C’est une langue vivante, présente sur tous les continents, avec un grand potentiel de développement, pour peu qu’elle aborde l’avenir avec confiance. Consciente de ses atouts, ouverte sur d’autres cultures et d’autres langues, l’anglais en tête. L’OIF doit se tourner vers l’avenir. Ne cherchons plus à redonner à la francophonie sa «splendeur d’antan», expression souvent entendue et qui confond les intérêts de la francophonie avec ceux d’une ancienne puissance coloniale. Car sous le poids d’une France déclinante, la francophonie développe des réflexes d’empire vieillissant, entre paranoïa et déni de la réalité; dénonçant un jour les attaques de l’ennemi anglophone, célébrant le lendemain la gloire de sa splendeur éternelle.

Changeons de rhétorique. Le français ne doit pas «s’imposer» et «conquérir» le monde. La francophonie doit se débarrasser de ses réflexes défensifs, nés de ses complexes, qu’ils soient d’infériorité ou de supériorité. Entre la paranoïa déclinologue et l’obsession de conquête, il existe une voie raisonnable: l’ouverture et le pragmatisme. Une francophonie multiculturelle, multilingue et confiante. Nous sommes une puissance linguistique moderne, nous devons agir avec responsabilité. Pour que nous soyons réellement, un jour, 700 millions de francophones sur terre.

Conseiller national PLR/VD Président de la délégation suisse à l’Assemblée parlementaire de la francophonie

L’avenir de la francophonie passe par une plus grande intégration de l’anglais, notamment dans l’enseignement

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