Que cache l'appel de la SDES et du Vorort à rejeter le 24 septembre les trois objets énergétiques soumis au peuple: l'initiative solaire et son contre-projet, d'une part, l'article constitutionnel sur la réforme fiscale écologique, d'autre part? Andres Leuenberger, président de l'organisation patronale, invoque la charge fiscale excessive en Suisse et plaide pour une régulation par le marché de l'approvisionnement en énergie. Croit-il vraiment faire illusion? Au plan économique, il n'y a pas de quoi fouetter un chat avec ces objets énergétiques.

Comparée aux pays de l'Union européenne (UE), la quote-part fiscale suisse est la plus basse (35,1%), exception faite du Portugal (34,9%) et de l'Espagne (34,2%). Mais se livrer à cette comparaison, c'est déjà faire le jeu du Vorort. L'argument fiscal est en effet irrecevable, car la réforme fiscale proposée est financièrement neutre. Toutes les sommes prélevées seront restituées, probablement de manière égalitaire: des élus emmenés par le Bâlois Rudolf Rechsteiner ont annoncé qu'ils déposeraient un projet de loi d'application prévoyant la redistribution de 500 francs à chaque personne active.

Le «centime solaire», qu'il vienne de l'initiative solaire ou de son contre-projet, entraînera une hausse infinitésimale des prélèvements publics. Une étude de l'Association suisse pour l'intégration de l'écologie dans la gestion d'entreprise (Öbu) a montré que pour 70% des entreprises suisses le «centime solaire» entraînerait une diminution de moins de un pour mille de la valeur ajoutée. Ici aussi l'argent prélevé sera redistribué, sous forme de bonus à l'investissement. Baptiser ce bonus «subvention», pour le condamner au nom du libéralisme, ne suffit pas à rendre crédible la position du Vorort, qui n'a jamais refusé une aide publique. Selon l'Office fédéral de l'énergie, le «centime solaire» permettra en outre de créer de 20 000 à 30 000 emplois, mais cet aspect laisse le Vorort de marbre.

Quant à l'argument du libre marché, il fleure bon un passé révolu. L'on sait depuis les rapports du Club de Rome que la planète a des limites et que nous devons en tenir compte dans nos actions. Le marché n'est pas une fin en soi, il est au service des humains. Il faut l'orienter, afin notamment qu'il ne détruise pas l'environnement ni n'épuise les ressources naturelles.

La position publique du Vorort est d'autant plus inintelligible qu'il y a deux ans dans des discussions internes, il ne s'opposait ni à la réforme fiscale écologique ni au contre-projet à l'initiative solaire. La conclusion s'impose: les milieux patronaux avancent masqués et leur «soutien»-alibi à la loi sur le CO2 n'engage que ceux qui y croient.

Le pourquoi de l'opposition farouche des organisations patronales est dévoilé dans un document interne, le «Rapport intermédiaire de la campagne énergie», daté du 28 juillet 2000. Selon ce texte, il s'agit de:

– sauver le nucléaire;

– mettre hors jeu les organisations non gouvernementales et l'administration fédérale;

– réaffirmer la prééminence de l'économie dans le débat de politique énergétique.

En d'autres termes, il n'y a pas d'enjeu tangible pour le Vorort le 24 septembre. Il voit cette échéance comme une bataille pour le leadership et veut simplement montrer qu'il est le maître dans ce pays. Et l'intérêt général repassera.

Voici une série de citations tirées du rapport:

«Pour les initiants, le 24 septembre est une première étape en vue d'une sortie du nucléaire. Pour l'économie, cette campagne de votation est donc un investissement indispensable à la sauvegarde du nucléaire.»

«Ces dernières années, ce sont des organisations non gouvernementales (WWF, Greenpeace, etc.) qui dominent le sujet de l'environnement. Parallèlement, l'administration fédérale a développé une immense machinerie engagée dans les questions de l'environnement. En prônant un 3 x non, l'économie souhaite bouter ces deux acteurs du «marché de l'environnement» hors de leur position dominante, afin de regagner sa liberté d'action dans le cadre de la politique environnementale et de renforcer la responsabilité des entreprises.» (Inutile de dire que la notion de «responsabilité des entreprises» ne se superpose pas avec celle de «responsabilité sociale des entreprises».)

En politique, on négocie, on donne pour obtenir. C'est dans cet esprit que l'initiative «énergie-environnement» a été retirée par ses auteurs. Le Vorort veut nous ramener avant 1945, quand une élite industrielle s'appuyant sur le Parti radical gouvernait la Suisse comme sa propriété privée. Les Radicaux ont évolué, mais le Vorort?

La votation du 24 septembre doit permettre de développer la part des énergies renouvelables dans l'approvisionnement énergétique du pays. Que le Vorort y voie un vote sur le nucléaire permet d'entrevoir sa vision du monde, un monde où pullulent des écolos malveillants et manipulateurs (ils veulent abattre le nucléaire mais ne le disent pas) qui ont l'outrecuidance de vouloir faire fonctionner la démocratie. Cette vision paranoïaque n'est que la projection de l'imaginaire du Vorort et nous renseigne bien plus sur lui que sur le monde.

La Suisse est leader mondial pour la production d'énergie solaire par habitant. Elle doit maintenir cette place, développer les autres énergies douces ou renouvelables (éoliennes, co-génération, pompe à chaleur, etc.), améliorer son intensité énergétique, qui est un élément essentiel de la concurrence économique, et abaisser son coût du travail sans faire pression sur les salaires. Les instruments techniques et politiques sont disponibles, mais sans impulsion venue du peuple, ces objectifs ne seront pas atteints.

Le nucléaire est destiné à disparaître quoi que l'on fasse, affirment plusieurs études. Au plan mondial, le nombre de réacteurs en service décroît. Pas un seul réacteur n'a été commandé en Europe depuis 1980, France exceptée. Une étude remise le mois dernier au premier ministre français souligne cependant que la poursuite du nucléaire coûterait nettement plus cher que la fermeture en fin de vie des centrales existantes et leur remplacement par la co-génération et les énergies renouvelables.

Le déclin du nucléaire est un fait irréversible: faute de nouvelles commandes, les entreprises en mesure de réaliser des centrales n'embauchent plus, leur personnel vieillit et le savoir-faire régresse.

Le pragmatisme que les milieux économiques revendiquent volontiers a vécu. Désormais l'idéologie gouverne le Vorort.

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