Cela débutait il y a tout juste dix ans: la foule, d’abord craintive puis joyeuse, qui se pressait sur la place Tahrir du Caire; ces manifestants bras dessus-bras dessous, toutes confessions confondues, qui osaient penser l’impensable à Damas; ces jeunes, au Yémen, qui rappelaient eux aussi leur existence, et leur appartenance de plein droit à ce nouveau monde qui semblait se dessiner.

Lire également: Alaa el-Aswany: «La révolution en Egypte continue d'exister»

Une décennie plus tard, cette belle histoire a tourné au cauchemar pour des millions de gens. Les Printemps arabes ne semblent plus être que sang et larmes. Le Yémen s’est effondré, tout comme la Libye. La Syrie, l’Egypte ou Bahreïn se sont transformés en ogres sans pitié, déchirant le moindre lambeau de liberté, écrasant toute contestation sans états d’âme. Comme perdus dans des pensées labyrinthiques, le Liban ou l’Irak ne savent pas trop quel chemin prendre. Le monde arabe, avec ses 450 millions d’habitants, a perdu la tête. Mais, bien plus grave, il semble aussi être privé de tout cœur vibrant.

Cette histoire tragique peut toutefois être lue différemment. Comme le soutient dans ces pages le célèbre écrivain égyptien Alaa el-Aswany, une flamme reste peut-être vive. Loin de s’éteindre, elle finira inévitablement par allumer une nouvelle mèche. En Algérie, au Soudan, mais aussi au Liban et en Irak, ainsi que chez les voisins iraniens, certaines éruptions récentes laissent supposer que, si l’on ose cette expression, la messe n’est pas encore dite.

Le monde arabe, parions-le, ne se refermera plus jamais sur lui-même, malgré les difficultés actuelles et la facilité avec laquelle certains dirigeants occidentaux se sont accommodés du couvercle de plomb plaqué sur ces pays par des régimes autoritaires «amis». Il y a dix ans, le courage et la détermination de ces populations avaient fait école. C’était, à l’époque, les Indignés en Espagne, puis le mouvement Occupy Wall Street aux Etats-Unis, puis encore, un peu plus tard, des mouvements similaires surgis en Amérique latine ou ailleurs.

De lanternes rouges du monde globalisé, les mouvements sociaux arabes sont ainsi passés au rang d’inspirateurs d’un monde auquel d’autres sociétés aspirent, elles aussi.

Aujourd’hui, un autre couvercle recouvre le monde entier, celui de la pandémie et des difficultés économiques, qui rend les cris indistincts. Mais loin d’étouffer les protestations, ces nouveaux événements risquent au contraire de les multiplier, dans un mouvement inédit, où se côtoieront sûrement le meilleur et le pire. C’est dans ce grand brouhaha qui s’annonce que les héritiers des Printemps arabes auront peut-être une chance d’être entendus de nouveau.