Début mars 1900, à San Francisco, le Sino-Américain «Chick Gin» devient la première victime de la peste bubonique en Amérique continentale. La microbiologie n’en est alors qu’à ses débuts et la cause du décès n’est pas immédiatement confirmée. Cependant, les autorités politiques et sanitaires de l’époque prennent des mesures qui trouvent malheureusement encore un écho aujourd’hui.

Craignant l’impact économique que pourrait avoir cette maladie redoutée, le gouverneur de Californie nie catégoriquement l’existence de la peste mais des quarantaines successives n’en sont pas moins imposées au quartier chinois. Malgré leur proximité, les foyers et entreprises non asiatiques du voisinage échappent paradoxalement à cette mesure. Un vaccin expérimental aux effets secondaires graves, développé par le bactériologiste russo-suisse Waldemar Haffkine, devient obligatoire pour tout ressortissant chinois et japonais souhaitant quitter la ville.

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Si les immigrés chinois ont pu être décrits dans l’histoire comme des «bombes infectieuses à retardement», les Américains n’ont néanmoins pas été les seuls à associer une maladie à des groupes marginalisés. L’ostracisme de certaines populations connaît en effet une longue et sordide histoire car la peur panique qui entoure généralement l’émergence de nouvelles pathologies souvent mal comprises a quelquefois tendance à renforcer les stéréotypes sociaux en vigueur.

Victimes expiatoires

Ainsi, au Moyen Age, l’épidémie de peste noire fait des Juifs européens les victimes toutes désignées d’une stigmatisation qui visait préalablement les lépreux et les vagabonds. Accusés d’empoisonner des puits, ils subissent des pogroms et des massacres qui se soldent par l’extermination de communautés entières. Quelque 700 ans plus tard, les mesures d’hygiène destinées à enrayer la propagation du typhus, un agent pathogène transmis par les poux, sont un des éléments constitutifs de la propagande nazie aux fins de justifier le meurtre à grande échelle d’individus porteurs de la bactérie lors de l’Holocauste.

On peut alors déplorer que ces élans de panique bien loin de servir le contrôle de la maladie entravent les efforts épidémiologiques pour la circonscrire

A la fin du XVe siècle, l’apparition de la syphilis à Naples donne également lieu à une bataille terminologique singulière qui trouve un écho mondial. Alors que la maladie se propage en Europe et au-delà, les ennemis politiques des uns et des autres sont tour à tour jugés responsables de l’émergence et de la diffusion de la pathologie. Pour les Français, il s’agit du mal de Naples, pour les Italiens, du mal des Français; les Russes blâment les Polonais; les Néerlandais incriminent les Espagnols; au Japon, on parle de l’ulcère chinois tandis que les Turcs se montrent plus évasifs, se référant simplement au mal des chrétiens.

Bien que ces contentieux internationaux relèvent évidemment du grotesque, la désignation de victimes expiatoires prend des allures bien plus sérieuses lorsque la syphilis est ultérieurement associée aux femmes issues de classe sociales défavorisées. Dans les années 1860, la mise en application de la loi britannique sur les maladies contagieuses autorise l’arrestation et le traitement forcé de prostituées, avec pour objectif de limiter la propagation des maladies vénériennes dans l’armée puis dans la population civile.

La maladie, un alibi commode

Le choléra occupe aussi une place singulière – et éminemment politique – dans l’histoire de la stigmatisation sur fond de maladie contagieuse. Les zones urbaines les plus pauvres et démunies étant particulièrement exposées, l’affection est inévitablement associée aux classes sociales dites «inférieures» puis progressivement aux immigrés, en dépit du fait que son mode de transmission soit de mieux en mieux appréhendé.

Actuellement la persécution de groupes sociaux marginalisés et se fondant sur une pathologie particulière n’est pas forcément aussi brutale et radicale qu’auparavant mais peut sombrer quelquefois dans des manifestations de discrimination patente, voire de violence. Dans les années 1980, la peur et la mise à l’écart des homosexuels, des héroïnomanes, des hémophiles, des Haïtiens et hookers/prostitués (les «5H») sont la parfaite illustration de ce phénomène. En Haïti en 2010, suite à la rumeur selon laquelle l’eau était délibérément contaminée à l’aide d’une «poudre magique de choléra», des prêtres vaudous ont été lynchés avant que la colère ne se tourne vers les Casques bleus des Nations unies. Par ailleurs, les malentendus et la désinformation au sujet d’Ebola, tant en Afrique de l’Ouest que plus récemment en République démocratique du Congo, ont directement entraîné la mort de plusieurs membres du personnel de santé tout en retardant la prise en charge des patients.

Enfin, l’épidémie actuelle du coronavirus a également suscité un certain nombre de réactions aussi violentes qu’anachroniques. On peut alors déplorer que ces élans de panique bien loin de servir le contrôle de la maladie entravent les efforts épidémiologiques pour la circonscrire. S’il n’existe pas d’invariants établis en ce qui concerne les élans de peur et de haine corrélés aux épidémies – lesquels pouvant parfois engendrer une meilleure cohésion sociale – le choix de l’individu ou du groupe social pouvant servir de bouc émissaire ne s’effectue que rarement par hasard. La diabolisation simpliste de «l’autre» demeure un risque et un ressort politique perpétuel et la maladie un alibi commode.