(in)culture

Flèche brisée et humanisme bafoué

Alors qu’à Paris une cathédrale a été la proie des flammes, au Sri Lanka, des églises ont été attaquées par des extrémistes. Mais la «contagion émotionnelle» fut moindre

Lors des rétrospectives de fin d’année, il y a une image qui sera partout une nouvelle fois montrée, comme elle s’est affichée à la une des journaux du monde entier il y a près de deux semaines. Celle de la cathédrale Notre-Dame de Paris dévorée par des flammes comme surgies des enfers. Avec en point d’orgue l’effondrement de sa monumentale flèche, perçue comme une décapitation. Cet événement montré en direct rappelait, même si le contexte était tout autre, les tours du World Trade Center new-yorkais tombant comme des châteaux de cartes.

Lire aussi: Pourquoi on a tous en nous quelque chose de Notre-Dame

Samedi dernier, Emmanuel Monfort, maître de conférences en psychologie, évoquait dans Le Temps une «contagion émotionnelle» pour expliquer pourquoi cet incendie a instantanément saturé les réseaux sociaux. Contagion d’autant plus forte que Notre-Dame était plus qu’un monument religieux. Il s’agissait avant tout d’un symbole culturel et patrimonial, d’un chef-d’œuvre architectural magnifiquement chanté par Victor Hugo. L’émotion serait la même si la Grande Muraille était détruite par un tremblement de terre; les antimilitaristes seraient eux aussi émus, comme l’ont été les athées en voyant le feu assaillir Notre-Dame.

Moins d’émojis pour le Sri Lanka

Les jours qui ont suivi, les réseaux sociaux ont bruissé d’une autre émotion. Celle de ceux qui s’étonnaient, voire s’insurgeaient, que l’on s’apitoie autant sur des vieilles pierres alors qu’un peu partout des tragédies humaines se déroulent dans une atroce indifférence. En effet, les attentats sanglants qui ont endeuillé le Sri Lanka durant les fêtes de Pâques ont suscité une contagion émotionnelle moindre. Assurément, moins d’émojis cœur brisé ont été partagés à travers la planète pour les plus de 350 personnes tuées à Colombo, Negombo et Batticaloa que pour la flèche et la charpente de Notre-Dame détruites.

A lire: Avec les attentats au Sri Lanka, l’Etat islamique porte le combat en Asie

Au Sri Lanka, ce sont des églises – et les croyants qui les fréquentent – qui ont été visées par ces attaques à la bombe. Comme à Christchurch, où à la mi-mars deux mosquées ont été prises d’assaut par un tueur, assassinant 50 fidèles. Alors que l’incendie de Notre-Dame véhiculait au final un message d’espoir, celui d’une émotion laïque et apolitique unissant diverses sensibilités idéologiques, les attentats perpétrés au Sri Lanka et en Nouvelle-Zélande ont rappelé, eux, à quel point les divergences religieuses ont de tout temps engendré intolérance et haine.

En France, des «gilets jaunes» continuent ainsi de se vautrer dans la haine antisémite. Pour certains, la flèche brisée de la cathédrale semble incarner la fin programmée d’une certaine forme d’humanisme areligieux. C’est effrayant.


Les dernières chroniques (in)culture

Publicité