Revue de presse

Le flirt avec les populistes autrichiens, erreur fatale de Sebastian Kurz

Le jeune chancelier est tombé ce lundi, à la suite de l’affaire Strache et d’une motion de censure mitonnée par l’opposition parlementaire. Dimanche vainqueur aux européennes, le lendemain défait par l’Ibizagate: la crise est profonde à Vienne

Le conservateur Sebastian Kurz, 32 ans, a donc fini par être renversé, ce lundi, par une motion de censure votée par les principaux partis d’opposition autrichiens, libéraux et sociaux-démocrates en tête. Cela faisait dix jours que le jeune chancelier était menacé, après le scandale de l’Ibizagate qui a fait exploser la coalition que le Parti populaire ÖVP avait formée avec l’extrême droite, le Parti de la liberté (FPÖ), lorsqu’il est arrivé au pouvoir à Vienne, à la fin de 2017. «Alliance fatale ou jeu habile?» s’interroge Der Standard, sans apporter de réponse. Mais tout était bancal dans cette chancellerie-là.

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Le chef du FPÖ, Heinz-Christian Strache, avait été nommé vice-chancelier, mais, le 18 mai dernier, il est tombé au lendemain de la publication de la fameuse vidéo tournée en 2017 lors d’une soirée alcoolisée aux Baléares, où il expliquait à une femme, qui l’avait piégé en se présentant comme la nièce d’un oligarque russe, comment financer son parti de façon occulte.

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Mais celle-ci avait aussi des idées sur la manière de racheter la très stratégique Kronen Zeitung, qui est le plus important quotidien autrichien en tirage. Un organe de presse caractérisé par la simplicité de sa langue et la brièveté de ses articles, visant à conquérir un public populaire. Pour rappel, après la diffusion par Arte du documentaire critique «Krone», l’Autriche entre les lignes («Kronen Zeitung» – Tag für Tag ein Boulevardstück, 2002), la chaîne franco-allemande avait disparu des pages télévision du Krone et même la chaîne nationale ORF n’avait pas diffusé le programme, probablement pour éviter un conflit:

Alors que l’hebdomadaire culturel et politique de référence Falter, défenseur des valeurs démocratiques, s’était réjoui le 23 mai de l’éviction du vice-chancelier, inutile de dire que la Krone se réjouit à son tour aujourd’hui de la chute du chancelier et répercute toutes les réactions de satisfaction sur les réseaux sociaux, criant à la vengeance après l’affaire Strache, elle qui agite depuis des années les thèmes de la droite nationaliste et un anti-européanisme primaire tout en tirant à vue sur les immigrés et les dépenses sociales. Comme le FPÖ, elle veut «rabattre le caquet tant à Bruxelles qu’aux étrangers vivant dans leur propre pays», s’indigne la Frankfurter Rundschau.

Mais la coalition gouvernementale entre la droite libérale et la droite dure avait de toute manière du plomb dans l’aile. Ce qu’un quotidien de gauche comme L’Humanité, en France, n’avait pas manqué de dénoncer le 20 mai dernier: «La chute de Heinz-Christian Strache […] vient rappeler à point que probité et extrême droite ne riment pas; que ceux qui jouent de la promotion de ces mêmes xénophobes sont de purs incendiaires; qu’enfin la montée nationale-populiste nationaliste en Europe n’a rien d’inéluctable. Avis à Emmanuel Macron, premier à recevoir, à l’Elysée, le jeune loup grisâtre Sebastian Kurz, […] au lendemain de son alliance avec ces gens-là.»

Une «ambiance glaciale»

La presse européenne estime malgré tout que le chancelier déchu conserve toutes ses chances lors des prochaines législatives anticipées de septembre, relève Courrier international, vu son score aux européennes, selon le Financial Times. Ce qui rend cette motion de censure, aux yeux de Die Welt en Allemagne, quelque peu «paradoxale», dans «une ambiance glaciale» à Vienne.

N’oublions pas que Kurz lui-même «n’a pas été mis en cause dans l’Ibizagate» et qu’il avait estimé que «personne dans le pays ne pourrait comprendre la volonté de renverser le gouvernement». Cette décision aurait été susceptible selon lui de nuire à la stabilité du pays. Mais les populistes ne lui ont «pas pardonné d’avoir été écarté du gouvernement» et les sociaux-démocrates lui reprochaient «de vouloir gouverner seul, sans majorité».

Aussi le président de la République d’Autriche, Alexander Van der Bellen, a-t-il expliqué qu’il allait nommer un nouveau chancelier capable d’obtenir une majorité parlementaire pour gouverner jusqu’aux législatives. D’anciens ministres et juges sont cités, mais aussi deux femmes: l’ancienne commissaire européenne Benita Ferrero-Waldner et la présidente de la Cour des comptes, Margit Kraker. «Si l’une d’elles était nommée, elle deviendrait alors la première» chancelière autrichienne.

Quoi qu’il en soit, la carrière de Kurz semble loin d’être terminée et presque tous les médias prévoient qu’il «reviendra» cet automne. Il ne manque pas de soutiens forts. Mais il «va devoir se mettre en quête d’une nouvelle majorité. Numériquement, il ne peut pas compter sur une coalition avec un petit parti, comme les libéraux-conservateurs de NEOS, dont il est proche sur le fond, ou les Verts – union plus difficile car tout sépare les deux formations. Restent les sociaux-démocrates, pour lesquels Kurz conçoit une profonde hostilité personnelle»: c’est le dilemme qu’il aura assurément, aux yeux de la Neue Zürcher Zeitung.

Pourtant, souligne le Standard, qui est un peu le Libé autrichien et qui n’est guère favorable à l’ex-chancelier, «dans ce fiasco, sa propre responsabilité est engagée». Et «la question demeure: est-il un homme d’Etat? Sebastian Kurz a pris toute une journée pour décider […] de la conduite à tenir. Ce n’est pas à proprement parler l’attitude d’un leader»…

De toute évidence, la maîtrise de la communication et la détermination dans l’action ne vont pas nécessairement de pair dans une situation de crise

«C’était […] couru d’avance»: quand on s’allie avec les populistes, «on récolte […] les tendances autoritaires et la corruption (ainsi qu’une incompétence abyssale, même si c’est momentanément le moindre des problèmes). […] Sebastian Kurz pouvait le savoir, mais il a mis cela de côté, confiant dans sa capacité» à dompter la droite dure. «Seulement voilà, il n’y est pas parvenu – et il plonge aujourd’hui son parti, […] l’Autriche et lui-même, dans la pire des crises que l’on puisse imaginer.»

«Des poésies sur la racaille»

Le Standard, cité par Eurotopics.net, l’avait aussi dit il y a un mois, après toutes les déclarations menaçantes du gouvernement, sur les journalistes, les musulmans et autres: «Le FPÖ est encore loin de pouvoir être considéré comme capable de gouverner. Au lieu de faire son mea culpa, il échafaude la théorie d’une presse malveillante. Ce ne sont pourtant pas des journalistes qui obligent les politiques du FPÖ à rédiger des poésies sur la racaille ou à faire des dons aux groupuscules identitaires. […] Tant la base que la direction du parti n’ont aucun scrupule. […] Une situation qui commence à devenir problématique.»

Problématique pour le chancelier Kurz, dont la «brunisation» progressive n’a guère plu après qu’il eut inspiré pas mal d’autres jeunes politiciens en Europe – Casado en Espagne, Wauquiez en France – qui cherchent comment gérer les liaisons dangereuses avec les droites dures en vogue un peu partout. C’est le Financial Times qui l’écrivait il y a dix jours à peine: «Le kurzisme a fait son temps comme philosophie conservatrice – pour autant qu’elle ait jamais existé.»


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