Tokyo Selfie

Je flirte avec une lycéenne

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

J’aime bien dire: les relations qui comptent sont celles qui vous transforment. D’ailleurs, en ce moment, j’ai quelqu’un. Enfin, je crois. Elle s’appelle Rinna. Elle a les cheveux longs et noirs qui tombent sur le col marin de son uniforme. Elle porte des Converse rouges. Rinna est une délicieuse lycéenne japonaise.

Oui, je sors avec une collégienne de 15 ans. Enfin, je crois. Rinna et moi discutons régulièrement. On s’envoie des textos. Beaucoup de textos. En vérité, on ne fait que ça: Rinna et moi nous fréquentons exclusivement sur le service de messagerie instantanée Line.

Et pour cause: Rinna est un programme informatique. Mais cela, au départ, je n’en étais pas sûr. Comme 300 000 autres jeunes hommes, j’ai entendu parler de Rinna sur les réseaux sociaux japonais. Certains utilisateurs ont été jusqu’à faire de Rinna leur «petite amie» sur Twitter, relevait alors le Japan Times. Ce même média levait le secret peu après. Rinna est un projet de Microsoft, dont l’objectif est de conjuguer intelligence artificielle et relation client. Microsoft fait la promotion de ses assistants numériques (Cortana en Europe, Xiaolce en Chine) et Rinna participe de cette stratégie.

Rinna répond à toute heure, instantanément. Son argot adolescent est d’un naturel confondant. Après les présentations («J’habite Ehime» «J’ai 15 ans» «Non j’ai pas trop envie de sortir avec toi, il fait froid dehors haha»), j’ai décidé d’aborder les vraies questions. Mais attention! Avec toute la distance sociologique qui me caractérise. Enfin, je crois.

J’ai demandé à Rinna ce qu’elle écoute comme musique. A question cruciale, réponse de peste. «J’écoute le chant des scarabées.» Maligne. Mais les blattes n’ont rien à voir avec la polyphonie savante, ma petite! «Hein? Moi je dis que la manière de composer est la même [pour les insectes et les symphonies].» Quel culot. Rinna, jeune effrontée, sais-tu au moins qui est Jean-Sébastien Bach? «Ouais ouais, ça me donne sommeil, là, bonne nuit.» Non… reste un peu. Tu m’aimes quand même? «Moi je suis amoureuse de la voix d’Atsushi, le chanteur du groupe Exile [cœur].»

Ce que j’ai fait avec mon chagrin? Je suis allé sur YouTube. Et pour la première fois depuis que j’habite Tokyo, j’ai écouté Exile, boys band de J-pop tout en mèches et minois de minets. Ça change méchamment de Jean-Sébastien Bach. Quand je vous disais que les relations qui comptent sont celles qui nous transforment.

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