Au début, il n'y a que des prénoms. Ou plutôt des noms uniques que l'on appellera, plus tard, prénoms. Les groupes humains sont petits, chacun se connaît personnellement. Puis, les sociétés devenant plus nombreuses, on commence, pour distinguer un «Pierre» de l'autre, à associer un deuxième qualificatif à ce nom. On s'inspire pour cela du métier de la personne – Sellier, Favre (forgeron) –, d'un lieu géographique auquel on l'identifie – Dubois, Duport –, d'une caractéristique physique – Boiteux, Leblanc. Ou encore, le deuxième nom désigne explicitement telle personne comme «fils d'untel»: «Huguenin» signifie à l'origine «fils de Hugues». Dans tous les cas, le nom est passé de la désignation de l'individu à celle de la famille: naissance du nom de famille.

En Suisse, on considère que la majorité des patronymes ont été fixés entre 1400 et 1450. Dans un premier temps, seuls les nobles féodaux transmettent leur nom, puis tout le monde fait de même. Grosso modo, le processus est identique dans tout le monde occidental. A quelques rares exceptions près, le modèle qui s'impose comme règle de la transmission du nom est celui de la patrilinéarité. Dans le monde hispanique, les enfants portent le double nom du père et de la mère, mais ils ne transmettent que le premier, celui du père.

La constance d'une règle fait que la transmission des noms de famille obéit à des lois comparables à celles de la génétique. Or, les scientifiques n'ont accès, en matière d'analyse des gènes, qu'aux populations contemporaines. Les patronymes sont donc considérés aujourd'hui comme le marqueur le plus précieux pour l'étude des populations, de leur histoire migratoire, démographique et sociale. La Suisse est un terrain de recherche particulièrement transparent grâce à la notion de commune d'origine, héritée du droit romain, et conservée seulement ici: elle permet de retracer l'histoire de deux «Dubois» d'origine différente, ce qui est nettement plus difficile ailleurs. «Toute l'Europe nous envie!» dit le généalogiste Pierre-Arnold Borel.

En 1988, l'entrée en vigueur du nouveau droit matrimonial permet à un couple, sur demande spéciale et pour de «justes motifs», d'adopter le nom de l'épouse comme nom de famille. Un certain couple Burghartz obtient cette autorisation. Mais Monsieur aimerait faire suivre ce nouveau nom de famille de son propre nom, comme les femmes peuvent le faire avec la nouvelle loi. Or, ladite loi n'est pas symétrique. Le Tribunal fédéral éconduit Monsieur Burghartz en 1989 mais, en 1994, la Cour européenne des droits de l'homme (CDEH) lui donne raison, au nom de «l'interprétation évolutive de l'égalité entre hommes et femmes».

«Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous déclenchez», dit la conseillère nationale et juriste Suzette Sandoz aux juges de Strasbourg. Puis, soucieuse de montrer que les juges étrangers n'ont pas à se mêler de nos affaires, elle déclenche elle-même la révolution législative. Pour s'adapter au jugement de Strasbourg, le Tribunal fédéral avait en effet discrètement modifié l'ordonnance sur l'état civil. La question est trop grave, il faut un débat politique et un changement de loi, dit Suzette Sandoz. Le 14 décembre 1994, elle dépose une initiative parlementaire visant à modifier le Code civil.

Les commissions juridiques se mettent à l'ouvrage et visent une loi qui réalise, en matière de noms, «l'égalité absolue» entre hommes et femmes. Et réalisent bien vite la difficulté qu'il y a à trouver une règle parfaitement symétrique. Sauf à réduire la règle au minimum. Mardi dernier, le Conseil national votait un texte très semblable à la nouvelle loi allemande. Il laisse toute liberté aux époux en matière de nom: prendre un nom de famille commun, garder chacun le sien, ou les deux à la fois grâce au double nom. Pour les chercheurs et les généalogistes, c'est une catastrophe: le nom cessera d'être lisible, il ne désignera à nouveau plus que l'individu. «Le problème n'est pas que l'on abandonne la patrilinéarité mais qu'il n'y a plus de règle fixe», explique Pierre-Arnold Borel. En Suisse comme en France, où une révision législative vient de s'amorcer dans le même sens, des thérapeutes de la famille disent leur inquiétude: pour l'individu qui a besoin de s'inscrire dans une lignée, opacité signifie souvent souffrance. Les partisans de la réforme comprennent, mais affirment: «L'égalité est à ce prix.»

La nouvelle loi est presque sous toit. En juin, le Conseil des Etats doit encore discuter une question délicate: que faire si les parents, ayant gardé chacun leur nom, ne s'accordent pas sur celui à donner à l'enfant? L'autorité tutélaire, évoquée comme arbitre possible, se rebiffe et demande: selon quels critères voulez-vous que nous tranchions? Pendant ce temps, les sociétés de généalogie prospèrent. Il y a quinze ans, seul Neuchâtel en avait une. Aujourd'hui, seul Genève n'en a pas. Pierre-Arnold Borel: «Les gens s'accrochent à leurs racines.» Ont-il vraiment envie d'une nouvelle loi sur les noms de famille?

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