La Politique agricole commune (PAC) est mise en place en 1962 pour assurer l'autosuffisance alimentaire d'une Europe encore sous le choc des privations de la guerre. Cinq buts lui sont assignés: l'accroissement de la productivité, le maintien du niveau de vie des agriculteurs, la stabilité des marchés, la sécurité des approvisionnements et des prix raisonnables au consommateur. L'Europe s'engage à assurer des condition de vie décentes aux agriculteurs grâce à des prix garantis et une protection aux frontières contre la concurrence étrangère.

La méthode fait ses preuves. La mise en commun des dépenses permet à l'Europe de devenir excédentaire et même exportatrice. La production de lait, beurre, viande bovine, céréales et vins explose. Mais le productivisme débridé justifié par la recherche de l'autosuffisance alimentaire et la course aux bas prix commencent à montrer leurs limites en 1970. L'Europe croule sous les montagnes d'excédents achetés aux agriculteurs, la qualité des produits baisse, l'environnement se dégrade sous l'usage massif des engrais, l'exode rural s'amplifie et le budget de la PAC explose.

Face à l'envolée des dépenses agricoles – 42,8 milliards d'euros (65 milliards de francs) en 2001, soit près de la moitié du budget communautaire – l'Europe provoque à la fin des années 70 une réduction de la production. Elle rompt la logique productiviste de la PAC en dissociant le soutien aux agriculteurs des quantités produites. C'est l'heure des quotas laitiers (1984) et de l'interdiction d'engraisser le bétail aux hormones de croissance (1988). L'effet dissuasif de ces mesures n'est cependant pas suffisant pour empêcher l'accumulation des stocks, le soutien illimité aux prix constituant toujours un incitant trop fort à la production.

Sous la pression des Etats-Unis et des pays en développement qui contestent à la fois la fermeture du marché communautaire et les subventions à l'exportation, l'Europe conclut en 1992 la réforme Mac Sharry, du nom du commissaire européen à l'Agriculture de l'époque. Les prix garantis sont revus à la baisse pour approcher des cours mondiaux, les pertes de revenus des agriculteurs étant compensées par des aides directes. Des terres sont mises en jachère, et les éleveurs de bovins sont contraints de limiter le nombre de têtes de bétail pour recevoir des primes. La production est peu à peu maîtrisée, mais la PAC coûte toujours cher et reste mal répartie: 80 % des subventions européennes sont accaparées par 20 % des agriculteurs.

L'élargissement à l'Est à des pays encore très agricoles et la première crise de la vache folle en 1996 obligent l'Europe à repenser la PAC. En mars 1999, elle annonce l'«Agenda 2000». Le budget alloué au développement rural pour encourager une agriculture plus verte privilégiant la qualité et la protection de l'environnement augmente (4,5 milliards d'euros par an entre 2000 et 2006). Mais les Quinze, sous la pression des lobbies paysans, refusent les nouvelles baisses de prix proposées par la Commission. Et la France s'oppose au cofinancement national de la PAC préconisé par l'Allemagne qui y voit un moyen de réduire sa contribution au budget communautaire.

Poulets à la dioxine, porcs aux antibiotiques, OGM, tremblante du mouton, épidémie de fièvre aphteuse viennent s'ajouter à la nouvelle crise de la vache folle de fin 2000. Les éleveurs sont au bord de la faillite et les consommateurs réclament une agriculture plus saine. L'incapacité des Quinze à s'entendre sur les mesures à prendre pour assainir le secteur de la viande bovine montre que les priorités traditionnelles de la PAC – soutien aux agriculteurs et aux marchés – sont dépassées. L'Allemagne demande sa «réorientation» , elle n'est pas seule à vouloir en finir avec le modèle productiviste. La France a ouvert une brèche cette semaine en octroyant des aides directes à ses éleveurs, l'Europe n'étant pas en mesure de leur venir en aide. Un sérieux accroc à la solidarité européenne: il porte en lui le germe de la renationalisation de la PAC.

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