La division de la Chine commence en 1895, alors que l'Empire du Milieu, qui agonise sous les coups des impérialistes étrangers, est encore dirigé par la dynastie impériale mandchoue. Les troupes chinoises sont écrasées au cours d'une brève guerre avec les Japonais, doté d'une armée moderne. L'île de Taïwan, aussi appelée Formose en raison de la beauté de ses paysages, fait partie du butin que la Chine doit payer au vainqueur. Colonisé par les immigrants chinois à partir du XVIIe siècle, ce territoire originellement peuplé d'aborigènes devient partie intégrante de l'Empire japonais. En 1912, l'Empire mandchou s'effondre. Un mouvement nationaliste dirigé par Sun Yat-sen, le Guomindang, prend le pouvoir en Chine continentale. Son objectif est de faire du pays une nation moderne, la République de Chine (Zhonghua Minguo). Les concurrents du nouveau régime sont surtout les communistes qui, sous la bannière de Mao Zedong, ont pris le chemin des campagnes pour échapper aux troupes gouvernementales dans un exode qui sera appelé la Longue Marche.

En 1937, l'Empire nippon, qui occupe déjà le nord-est de la Chine, la Corée et Taïwan, se lance à la conquête de la République de Chine. Tchang Kaï-chek doit battre en retraite devant l'avance japonaise, alors que les communistes organisent la guérilla contre l'envahisseur détesté. Après la capitulation japonaise, en 1945, les communistes se sont considérablement renforcés, et la guerre civile ne tarde pas à reprendre. Par traité, Taïwan est rendue à la Chine. Deux ans plus tard, l'île se révolte contre le gouvernement installé par Tchang Kaï-chek. Epargnée par la guerre, jouissant d'une relative prospérité grâce à des terres fertiles et les importantes infrastructures construites par les Japonais, la population de Taïwan ne supporte pas le régime corrompu mis en place par le Guomindang. Cette rébellion, écrasée dans le sang, nourrit aujourd'hui encore le sentiment indépendantiste.

En 1949, le Guomindang perd la guerre civile contre les communistes dirigés par Mao. A Pékin, ce dernier proclame l'avènement de la République populaire de Chine (Zhonghua Renmin Gongheguo). Des milliers de nationalistes fuient vers Taïwan, dernier refuge du régime de Tchang Kaï-chek. Ce dernier continue à vouloir incarner le seul et unique gouvernement légitime de toute la Chine, et jure de reprendre par la force le continent aux communistes. Tout contact entre le continent et Taïwan est proscrit. Il existe désormais deux Chines, l'une nationaliste, l'autre communiste, dont les seules relations sont les échanges d'artillerie quasi-quotidiens entre le continent et les îlots de Matsu et Jinmen, tenus par les troupes du Guomindang.

Pour longtemps, la guerre froide pérennise la division entre le continent et le régime insulaire de Tchang Kaï-chek. Dans les années 70, Pékin remporte des batailles décisives pour s'affirmer comme seul et unique gouvernement légitime de la Chine: le siège chinois à l'ONU lui revient en 1971, et les Etats-Unis reconnaissent la République populaire en 1979, cessant ainsi toute relation officielle avec Taïwan.

En 1987, le gouvernement du Guomindang lève l'état d'urgence qui régnait depuis quarante ans sur l'île. Les visites de résidents taïwanais sur le continent sont à nouveau autorisées, mais les contacts aériens, maritimes et postaux directs demeurent interdits. Depuis Taïwan, il faut obligatoirement passer par un pays tiers ou par Hongkong et Macao pour se rendre en Chine populaire.

Depuis le début des années 90, le rapprochement politique progresse très lentement. D'abord parce que Pékin insiste pour être reconnu comme le seul pouvoir légitime sur la «Chine unique», alors que Taïwan veut être traité en égal. Ensuite parce que l'île se démocratise rapidement et qu'émerge une nouvelle force: les nationalistes taïwanais, qui veulent fonder leur Etat séparé, deviennent de plus en plus populaires. Pékin multiplie les gesticulations militaires et se dit prêt à reprendre l'île de force si celle-ci proclame son indépendance.

En mars 2000, un nationaliste taïwanais, Chen Shui-bien, remporte les élections présidentielles. Le long règne du Guomindang s'achève. On craint alors le pire pour les relations entre les deux Chines. Mais, paradoxalement, l'ambiance n'a jamais été aussi détendue qu'aujourd'hui. Mardi dernier, trois bateaux taïwanais ont accosté sur le continent, préfigurant l'instauration de liens maritimes, aériens et postaux directs. L'ancien ministre des Affaires étrangères de Pékin, Qian Qichen, a accordé le 4 janvier un entretien au Washington Post, dans lequel il affirme que «le continent et Taïwan appartiennent à une même Chine unique», formule qui laisse entrevoir la possibilité de discussions d'égal à égal entre les deux parties. Le jour où les représentants officiels des deux gouvernements se rencontreront enfin n'est peut-être plus très loin.

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