En 1827 naît Johanna Heusser, fille d'un médecin de la campagne zurichoise, dans un milieu piétiste. Epouse de l'avocat Spyri et mère de famille, elle ne commence à publier des récits édifiants que dans les années 1870. En 1878 paraît Heidi, années de formation et de voyages, suivi immédiatement, vu le succès, de Heidi peut utiliser ce qu'elle a appris. Les deux ouvrages paraissent en Allemagne; ils reviennent donc dans la mère patrie auréolés de la reconnaissance extérieure. Une traduction en français, par une institutrice amie de l'auteur, Camille Vidart, et une autre en anglais, à destination des Etats-Unis, assoient la renommée de la petite montagnarde. Johanna Spyri reçoit des lettres d'enfants et même des visites du monde entier. Elle meurt en 1901: un centenaire qui nous vaut le Heidi revival de 2001.

Surprise et trahison: ce que des générations d'enfants ont dévoré comme du Johanna Spyri est dû à la plume patriotique d'un nommé Charles Tritten! Dans les années 30, le mythe montagnard peut servir à cimenter l'identité nationale. En 1939, Tritten retraduit donc les deux romans: Heidi, la merveilleuse histoire d'une fille de la montagne suivi de Heidi grandit. Puis il leur adjoint une «fin» et des «suites inédites» de son cru: Heidi jeune fille, Heidi et ses enfants, Heidi grand-mère. Il introduit quelques signes de la modernité qui hissent l'héroïne et les siens jusqu'à la petite bourgeoisie en affadissant encore l'idylle pastorale pour enfants des villes. C'est, paraît-il, une pratique courante à l'époque, Tritten «augmente» d'ailleurs aussi Pinocchio! Depuis, de nombreuses traductions ont rajeuni Heidi.

Le cinéma, forcément, s'intéresse à Heidi, à ses chèvres et à la barbe de son grand-père. La première adaptation date de 1937: Shirley Temple incarne la sauvageonne frisée dans une production américaine. En 1952, Comencini tourne un beau film dans les décors de l'Engadine avec, dans le rôle du grand-père, un monument du cinéma suisse, Heinrich Gretler. Les versions se succèdent: suisses, anglaises, américaines, allemandes ou autrichiennes. Entre 1975 et 1978, les 52 épisodes du dessin animé japonais suscitent le culte nippon dont les fidèles font en foule le pèlerinage du Heidiland. Le feuilleton austro-germano-alémanique de 1979, tourné en Engadine, cristallise la lutte pour l'exploitation du label Heidiland. Elle se joue entre l'Office du tourisme de Bad Ragaz et Maienfeld, lieux «légitimes», et celui de Saint-Moritz, dont les paysages ont servi de décor.

Mais le roman de Johanna Spyri et sa vision de la montagne ne relèvent pas du réalisme et le Heidiland n'avait jusqu'ici pas grand-chose à montrer. La maison de l'auteur, à Jenins; le Heidibrunnen, une fontaine érigée en 1953; un restaurant, le Heidihof et encore, à Rofels, le Heidihaus où il n'y avait rien à voir. Les autorités de Maienfeld se sont trouvées confrontées à la difficulté de satisfaire aux exigences du mythe sans trahir les lieux. Pour marquer le centenaire, le sentier Heidi a été aménagé avec des panneaux, le petit musée a été décoré dans le style «Ballenberg». Les visiteurs peuvent suivre tous les jours la montée à l'alpe d'un troupeau de chèvres. L'Institut d'ethnologie de Zurich s'est penché sur le «cas» de ce mythe qui est aussi une marque et une star des médias. Une exposition itinérante lui sera consacrée en mai. Heidi a déjà deux sites: celui de l'expo: www.heidi01.ch, et celui de Maienfeld: www.heidi-swiss.ch.

Avec Le Robinson suisse, Heidi est l'œuvre pour enfants qui a connu le plus grand succès mondial. On comprend donc que l'œuvre ait inspiré, outre l'importante filmographie, une multitude de versions illustrées, de chansons, de comédies, dramatiques ou musicales. Celle de Séverine Bujard, en 1986, suscite à la fois l'enthousiasme du public et l'indignation de quelques fidèles qui supportent mal de voir leur héroïne bousculée sur le mode du clip télévisé, avec une musique de Léon Francioli. Récemment, le Petit Théâtre de Lausanne a porté à la scène une belle adaptation d'Emmanuelle Delle Piane, interprétée par des adultes et des enfants.

Dernier avatar en date, le film de Markus Imboden. Un budget de 6 millions de francs pour réactualiser l'image archaïsante qui est restée du roman d'initiation de Johanna Spyri. Dans ce film, Heidi pratique le chat sur le Net, elle se teint les cheveux en bleu. Au lieu de régresser au sein de la bourgeoisie de Francfort, elle arrive à Berlin où elle est confrontée, au travers de son amie Clara, aux conflits des enfants d'aujourd'hui: démission et absence des parents, problèmes affectifs plutôt que handicap physique. «Histoire d'aujourd'hui pour les enfants d'aujourd'hui», ce Heidi remplace surtout les vieux stéréotypes par d'autres, plus contemporains.

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