L'apparition. En 1999, Shawn Fielding, alors étudiant, crée Napster, afin de faciliter la recherche et l'échange de fichiers musicaux MP3: une technologie qui permet de comprimer des données sonores sur le Net sans perte significative de qualité. Dès lors, leur transfert devient un jeu d'enfant. La problématique du droit d'auteur sur Internet est posée. Car, s'il est acquis que celui qui met à disposition un fichier MP3 d'une œuvre musicale dont il ne détient pas les droits viole la loi, celui qui le télécharge n'est pas censé le savoir et ne peut donc en être tenu pour responsable. Question: Napster, qui fonctionne comme une Bourse et ne met pas directement de fichier MP3 à disposition, viole-t-il quand même le droit d'auteur?

Succès colossal. Très vite, Napster revendique dix, puis vingt millions d'utilisateurs. L'association américaine des éditeurs de musique (RIAA: Recording Industry Association of America) qui regroupe les cinq principales majors réagit. Elle porte plainte pour violation du droit d'auteur et incitation au piratage. Incompréhension de certains: pourquoi la RIAA se focalise-t-elle sur Napster et ses utilisateurs, surtout des jeunes, alors que c'est l'industrie des CD pirates qui devrait être sa cible? L'analogie avec le phénomène des cassettes audio qui inondent les marchés asiatiques est immédiate. Pourtant personne ne parle de ce combat-là.

Polémique. Les études de marché sur les effets de Napster sur la vente de CD divergent. Les avocats, eux aussi, sont divisés. Certains estiment en effet que la culpabilité de la start-up californienne est loin d'être démontrée. Selon eux, le téléchargement de musique ne constitue pas une infraction tant que les internautes n'en font pas un usage commercial. Napster ne peut pas être tenu pour responsable du comportement de ses utilisateurs. Les avocats sous-entendent aussi que les maisons de disques abuseraient de leur position dominante pour empêcher la naissance d'autres systèmes de diffusion. Pour cause de surcharge de leurs serveurs, certaines universités décident de bloquer l'accès au site. Même les artistes sont divisés entre pro et anti-Napster.

Premier ordre de fermeture. Le 28 juillet 2000 et sur demande de la RIAA, une juge de première instance ordonne la fermeture immédiate du site. Quelques heures avant sa fermeture, deux juges fédéraux suspendent la décision, estimant que les avocats de Napster ont soulevé des «questions substantielles». La RIAA fait appel.

Suspense. Le 2 octobre 2000, la Cour d'appel de San Francisco annonce qu'elle renvoie sa décision. L'attention se tourne alors vers la possibilité d'un accord entre les parties. Pendant ce temps, quelque 30 millions d'adeptes continuent à utiliser les services du site.

L'incroyable alliance. Le 2 novembre 2000, Napster annonce un partenariat avec Bertelsmann, géant allemand des médias et l'une des cinq majors qui le poursuivent en justice. Alliance stratégique et anticipative. Selon l'accord, Napster doit d'ici à juillet 2001 développer une plate-forme payante sous forme d'abonnement. En contrepartie, Bertelsmann, en plus d'injecter de l'argent, lui cédera l'entier de son catalogue musical et tentera de convaincre les autres éditeurs de les rejoindre.

Le début de la fin? Le 12 février, la neuvième Cour d'appel de Californie ordonne la fermeture du site, estimant qu'il «encourage et aide sciemment ses utilisateurs à violer les droits d'auteur des maisons de disques». Mais ces dernières ne doivent pas crier victoire trop vite. La Cour n'ordonne pas la fermeture immédiate du site. Elle demande à la juge de première instance de réécrire son injonction, en attendant un jugement sur le fond, ce qui pourrait prendre encore quelques mois. Immédiatement, les patrons de Napster annoncent qu'ils font appel et qu'ils mèneront le combat jusqu'à Washington (Cour suprême et Congrès). Les fans de musique, eux, ont anticipé le risque en se ruant frénétiquement sur le site pour télécharger leurs titres favoris.

Une succession assurée. Pour l'heure, personne ne sait quand la juge délivrera sa nouvelle injonction, ni si cela signifiera la fermeture totale ou temporaire du service. Quoi qu'il en soit, la question de l'avenir de Napster est posée: les fans accepteront-ils de payer demain ce qu'ils reçoivent aujourd'hui gratuitement? Pas sûr. De nombreux autres systèmes d'échange gratuit existent déjà sur le Net, plus difficiles à interdire, rappellent certains spécialistes. Sans parler des technologies émergentes qui permettent, elles, de pirater films et vidéos.

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