Depuis une vingtaine de jours, la Californie est en état d'urgence énergétique. Les réserves d'électricité à disposition des grandes compagnies distributrices sont si faibles que des coupures tournantes de courant sont organisées. Ces sociétés, depuis l'automne dernier, ont accumulé des dettes si lourdes qu'elles sont au bord de la faillite. Les autorités locales et fédérales ont tenté de trouver une solution à cette grave pénurie. Mais, depuis que George Bush est à la Maison-Blanche, il considère que la Californie, dont le gouverneur, Gray Davis, est un démocrate qui se croit présidentiable, doit trouver elle-même une solution au bourbier dans lequel elle s'est enfoncée.

Comment un Etat aussi puissant, à la pointe de la recherche technologique, a-il pu se mettre dans une situation qui ressemble à celle d'un pays du tiers-monde? C'est l'histoire, pas simple du tout, d'une privatisation manquée, sûrement pas la condamnation de toute dérégulation. La Californie, en 1996, était à l'avant-garde des Etats qui voulaient introduire la concurrence sur le marché de l'électricité, avec pour objectif de réduire le coût chez les consommateurs, les particuliers comme les entreprises. Le plan, mis en œuvre deux ans plus tard, consistait à séparer la production et la distribution d'électricité, le premier secteur s'ouvrant à la concurrence, le second vendant ses centrales.

Ce qui n'a pas marché? Les économistes libéraux expliquent que la classe politique (mais le gouverneur Davis n'était alors pas en fonction) a fait preuve d'une légèreté coupable en cherchant à biaiser avec les lois d'un marché libre qu'elle prétendait pourtant instaurer pour le bien de tous. Une étonnante distorsion a été en effet introduite dans la déréglementation. La production du courant était donc libérée, et le prix de gros de l'électricité serait fixé par le jeu de l'offre et de la demande. Par contre, le prix payé par les consommateurs (puisqu'on pensait que la tendance serait de toute façon à la baisse) a été réduit de 10%, puis gelé jusqu'en 2002, pour permettre à tout le monde, et d'abord aux compagnies de distribution, de s'adapter au nouveau système.

L'adaptation a été rude pour les distributeurs, parce que rien ne s'est passé comme on l'avait prévu. La Californie pensait que le développement d'Internet et des technologies annexes allait conduire à une réduction de la consommation d'énergie. Le contraire s'est passé. Le développement économique fulgurant, le suréquipement des ménages en appareils gourmands en courant ont fait exploser la demande. Au même moment, le prix du pétrole, et surtout celui du gaz qui fait fonctionner une partie des centrales électriques, est lui aussi monté de façon inattendue et vertigineuse. Résultat: les prix libérés à la production ont pris l'ascenseur, alors que celui payé par les consommateurs ne bronchait pas. En quelques mois, les deux principales compagnies de distribution, étranglées entre ces deux pôles, ont accumulé une dette évaluée aujourd'hui à 11 milliards de dollars.

Mais cela n'explique encore pas pourquoi le courant manque. En fait, si la demande a explosé, la capacité de production n'a pas suivi du tout. D'abord parce qu'on ne construit pas une centrale du jour au lendemain. Aussi parce que les nouveaux acteurs potentiels attendaient de voir comment le marché à moitié libre allait fonctionner. Egalement parce que le mouvement écologiste puissant sur la côte Ouest, par son opposition systématique à de nouvelles centrales, a découragé les candidats, et que la démocratie directe californienne bien développée donne des armes à chaque ville et à chaque quartier pour s'opposer à une nouvelle construction encombrante sur son sol.

Mais la crise californienne ne fait pas que des victimes. Les producteurs ont encaissé de juteux bénéfices. Et ce marché flambant, où l'électricité manquait, a attiré d'autres fournisseurs lointains. Ceux des Etats du Nord, dont les aciéries ont elles aussi soudain manqué de courant. Ou ceux du Texas: on dit qu'une compagnie ayant substantiellement alimenté la caisse électorale de George Bush a tiré de considérables bénéfices du marasme démocrato-californien. Mais ce ne sont que médisances… Pour sortir de la crise, Gray Davis a décidé de redonner à l'Etat plus de place dans la fourniture d'électricité, l'autorisant – ce qu'il fait déjà – à acheter du courant en grandes quantités pour le revendre à perte aux distributeurs et leur permettre de souffler. Mais le gouverneur a eu de la peine à faire voter une loi dans ce sens par les députés. Et, à terme, il faudra bien que les Californiens acceptent de payer plus cher leur énergie, pour apprendre à l'économiser, et pour préserver leur bel Etat.

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