Le 6 février 1952, la princesse Elizabeth Alexandra Mary est au Kenya avec son mari (et lointain cousin) Philip de Grèce, duc d'Edimbourg depuis leur mariage en 1947. La jeune femme, qui est née le 21 avril 1926 à Londres, remplace son père, le roi George VI, gros fumeur dont la santé est précaire. Quinze ans plus tôt, ce dernier a succédé à son frère Edward VIII, qui abdiquait pour l'amour d'une Américaine divorcée. En fin de matinée, Philip apprend à sa femme le décès de son père. Bouleversée, mais déjà d'une dignité royale implacable, c'est en reine d'Angleterre qu'Elizabeth prend l'avion du retour pour Londres.

Le 2 juin 1953, elle est couronnée à l'abbaye de Westminster. La cérémonie est retransmise par une télévision qui fait ses premières armes en direct. L'impact, immense, contribue à asseoir l'autorité d'une reine dont les premiers mois ont été tourmentés: la nation anglaise, éreintée par la guerre, doute de cette jeune femme. Les relations entre Elizabeth et sa mère, née Elizabeth Bowes Lyon, sont tendues. Queen Mum peine à voir le pouvoir qu'elle exerçait sur son époux et ses sujets lui échapper au profit de sa fille.

En 1963, le premier ministre Harold McMillan, malade, démissionne. Comme les conservateurs choisissent alors leur leader au sein d'un obscur cénacle, la reine, à qui revient le droit de nommer le chef du gouvernement, est manipulée par le camp d'un des candidats, lord Howe, qu'elle finit par désigner. Les remous provoqués par cette affaire conduisent à un changement dans la procédure de désignation des premiers ministres, ôtant à la souveraine l'une de ses dernières réelles prérogatives.

La famille royale fait bâiller ses sujets, qui trouvent leur reine trop distante. En 1969, pour améliorer son image, Elizabeth II autorise le tournage d'un film, Royal Family. Quelque quarante millions de téléspectateurs le voient. La télévision finira pourtant par transformer la monarchie en sujet de soap opera.

Contre toute attente, le Jubilé d'argent d'Elizabeth II, en 1977, provoque l'enthousiasme d'un Royaume-Uni qui y trouve là un soulagement à ses plaies, chômage, crise politique… Même succès quand quatre ans plus tard, en 1981, Charles, fils aîné de la reine et prince de Galles, épouse lady Diana Spencer. Un conte de fées? On connaît la suite.

Depuis quatorze ans, la famille royale est secouée par les ruptures et les divorces. Mais 1992 dépasse tout ce que la reine a connu: divorce de la princesse Anne en avril, publication de Diana, sa vraie histoire en juin, séparation de son deuxième fils Andrew d'avec Sarah Ferguson, puis parution en août des photos de Fergie, seins à l'air, suçant les pieds d'un amant américain. En novembre, un incendie détruit la moitié du château de Windsor (la résidence préférée de la reine) et en décembre Charles se sépare de Diana… A quoi il faut encore ajouter la vindicte populaire contre le financement par l'impôt des réparations du château de Windsor, qui aboutit en novembre à la suppression de l'exemption fiscale de la reine. Dans son discours de Nouvel An de 1993, Elizabeth II lâche, la voix cassée, son fameux mot: «Annus horribilis». Quelques mois plus tard, elle réduit la «liste civile», les membres de la famille royale bénéficiaires des fonds de l'Etat, à son fils aîné, sa mère et elle-même.

Le 31 août 1997, Lady Di meurt dans un accident de voiture à Paris. La reine, glaciale, ne saisit pas l'émotion populaire. Sur le moment, son peuple ne le lui pardonne pas. En février et mars 2002, elle perd successivement Margaret, puis Queen Mother. Pour son Jubilé d'or, à 76 ans, elle est toujours digne, mais un peu moins raide. L'estime qu'elle inspire est intacte, ou presque.

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