En politique comme sur la scène, sortir est un art. Plus rarement, c'est une exigence de la conscience. Après le massacre de Srebrenica en juillet 1995, Tadeusz Mazowiecki, l'ex-premier ministre polonais chargé de documenter les crimes dans l'ex-Yougoslavie, jeta sa démission à la figure du secrétaire général des Nations unies de l'époque, refusant de n'être que l'impuissant «greffier de l'horreur». Cette semaine, Mary Robinson, 57 ans, malgré une opiniâtreté dissimulée sous un masque d'élégance et un maintien très british, a, elle aussi, décidé d'abandonner la partie. Avec le sentiment qu'elle ne pouvait rien faire de plus devant les blocages politiques. «Cela n'a pas été une décision facile à prendre et je sais qu'elle va en surprendre plus d'un, et peut-être décevoir», a-t-elle déclaré, pointant du doigt l'hypocrisie des Etats pour expliquer les raisons de son départ: «J'ai l'impression qu'il existe un grand fossé entre les belles paroles servies par tant de représentants des gouvernements parlant des droits de l'homme et le fait d'allouer moins de 2% du budget principal de l'ONU à l'action en faveur des droits de l'homme.»

En accédant au poste de haut-commissaire des Nations unies aux Droits de l'homme en 1998, Mary Robinson ne se doutait pas à quel point les traquenards seraient nombreux. Pas grand-chose, il est vrai, n'avait préparé cette farouche avocate des droits de l'homme à affronter les jeux machiavéliques des quelque 180 Etats qui composent la communauté internationale. Son Irlande natale l'avait habituée à des combats rudes, mais où ses adversaires jouaient, au moins, franc jeu. Originaire d'un milieu favorisé, elle apprend à faire sa place au milieu de quatre frères. Elle passe aussi une année à Paris, chez «Mademoiselle Anita», une école pour jeunes filles étrangères de bonne famille. Elle en revient changée, comme le confie l'un de ses frères: «Ce séjour a métamorphosé un garçon manqué en jeune femme. Je me souviens clairement du moment où j'ai réalisé que cette créature féminine qui pouvait discuter littérature et politique ne jouerait plus jamais avec moi aux gendarmes et aux voleurs.»

Mais c'est en étudiant le droit dans le bastion protestant qu'est Trinity College, puis à Harvard, où elle se frotte au radicalisme du mouvement étudiant américain en pleine guerre du Vietnam, qu'elle découvre que cette discipline peut être une redoutable arme en faveur de la justice sociale. S'il y a un fil conducteur dans le parcours de Mary Robinson, il est là: dans la conviction que le droit, en changeant les règles de la société, peut améliorer le monde. Une conviction centrale qui explique le trajet de cette catholique mariée à un protestant, et dont le militantisme s'est traduit par son engagement dans les années 1970 en faveur de la contraception (les préservatifs étaient délivrés sur ordonnance médicale), des écoutes téléphoniques, des droits des enfants naturels, de la défense des minorités sexuelles. A la surprise générale, celle qui fut la plus jeune sénatrice (25 ans) d'Irlande en sera élue présidente en 1990. Son accession à cette charge honorifique est lourde de symboles dans un pays fortement conservateur. Rapidement, le divorce est légalisé, l'homosexualité décriminalisée, la Constitution est promise à un toilettage en vue de la laïciser…

Ambitieuse, avide de nouveaux défis, Mary Robinson refuse de rempiler pour un nouveau mandat de présidente. En septembre 1997, elle accepte le poste de haut-commissaire aux Droits de l'homme que lui offre Kofi Annan. Elle a le CV idéal: femme, avocate, militante, puis politicienne de haut vol, elle devrait enfin donner une crédibilité à un poste au titre ronflant. Trois ans plus tard, elle jette l'éponge. Que s'est-il passé? Ses détracteurs affirment qu'elle s'est mis à dos trop d'Etats pour espérer que son second mandat soit efficace. Ses admirateurs font valoir, au contraire, qu'il y a «des échecs glorieux». Dans ce job impossible où les gouvernements sont ses employeurs, comment pouvait-elle dénoncer les exactions en Tchétchénie, les violations des droits de la personne en Chine, rappeler aux Occidentaux les droits économiques et sociaux… sans s'attirer les foudres des uns et des autres? Aurait-elle fait comme son prédécesseur, l'Equatorien José Ayalla-Lasso – c'est-à-dire à peu près rien de nature à troubler les puissants, ne serait-ce qu'un quart de seconde –, qu'elle aurait joui à l'heure actuelle d'une sérénité à toute épreuve. Sans doute, prisonnière de pressions contradictoires, Mary Robinson s'est-elle, petit à petit, refermée sur un cercle étroit de collaborateurs et n'a-t-elle pas su transmettre sa vision forte des droits de l'homme en s'appuyant sur les médias et l'opinion publique. C'est peut-être là, dans son incapacité à utiliser la parole comme instrument de mobilisation et de soutien, qu'elle a failli, et non pour avoir pris au sérieux son mandat, au risque de se heurter aux limites de son maigre pouvoir.

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