"Nous l'avons élevé pour cela", déclarait Albert Gore I, le père d'Albert Gore II, le jour où son fils accédait à la vice-présidence des Etats-Unis en novembre 1992, sur le ticket présidentiel de Bill Clinton. Depuis, la biographie d'Al Gore est lue à la lumière de cette phrase, comme si le candidat n'avait rien fait d'autre toute sa vie que marcher dans le sillage du père, sénateur du Tennessee, qui s'était bâti une réputation d'intégrité morale en se battant jeune déjà contre la ségrégation dans le Sud et en s'opposant, parmi les premiers, à la guerre du Vietnam. Chaque geste, chaque décision est revisitée à travers l'ambition paternelle. Avoir passé les premières années de sa vie dans un appartement de l'hôtel Fairfax, au centre de Washington, lui vaut de passer pour l'insider tombé dans la marmite politique dès l'enfance, une enfance supposée dorée parmi les grands de l'Amérique supposés avoir défilé au domicile familial. La vérité est moins glamour. Les Gore fréquentent certes l'élite politique washingtonienne des années 50 et 60. Le petit Albert se serait même trouvé à cinq ans sur les genoux d'un certain Richard Nixon, alors vice-président des Etats-Unis. Quelques années plus tard, il aurait eu le privilège d'entendre une conversation téléphonique entre son père et le président John Fitzgerald Kennedy exprimant très crûment sa colère à la suite d'un conflit social dans les aciéries du pays. "Je ne savais pas que les présidents disent des gros mots", aurait dit Albert Jr. à la fin de la conversation. Le choix du Fairfax comme résidence ne reflétait en rien les goûts supposés luxueux des Gore. Au contraire. L'hôtel appartenait à un cousin de la famille qui leur faisait un prix. L'été, pendant la trêve, leurs meubles partaient souvent aux garde-meubles pour que l'appartement puisse être sous-loué. Car les Gore, Albert tout comme sa femme Pauline, étaient issus de milieux modestes, et ce n'est qu'après les années sénatoriales que la famille consolida ses biens.

Le Tennessee, c'est là qu'Al Gore affirme avoir ses racines. Il évoque non sans passion les étés passés à la ferme de Carthage où ses parents possédaient quelques têtes de bétail et une plantation de tabac. Même si ces vacances ne sont pas toujours une sinécure: le père inflige une discipline de fer au jeune garçon et plus tard à l'adolescent qu'il sort du lit aux aurores pour l'envoyer travailler aux champs aux côtés des employés de la ferme. Selon son biographe, Bill Turque, sa mère un jour excédée aurait lancé sur un ton sarcastique à son mari "il ne sera jamais président s'il n'est pas capable de labourer ce champ"!

Il fréquente pendant deux ans le collège préparatoire de St. Alban à Washington, école d'élite qui a vu défiler des dynasties politiques comme les Roosevelt, les Kennedy et les Bush. En 1964, il entre à Harvard, la seule université pour laquelle il a passé le concours, un fait interprété aujourd'hui encore comme un signe de la prétention d'Al Gore, sûr, trop sûr peut-être de sa supériorité intellectuelle. Il n'y brille pourtant pas, même s'il est dans l'ensemble un bon élève. Mais c'est là qu'il affine son goût pour les sciences exactes, l'écologie déjà et la philosophie. C'est là aussi que naît son amitié avec l'acteur Tommy Lee Jones, son compagnon de chambrée et de virées pendant toute sa vie universitaire. Les deux hommes sont restés proches, l'acteur est du reste venu présenter le côté intime de son "pote" devant la Convention démocrate pour un public qui ne connaît que le technocrate.

Pendant cette époque de tumultes politiques et idéologiques, Gore voit se dérouler sous ses yeux les émeutes contre la guerre du Vietnam, auxquelles il ne participe pas. Il finit même par se porter volontaire, curieusement, dit-il, pour ne pas embarrasser son père, alors en campagne électorale, avec un refus de servir ou en choisissant la planque proposée dans la Garde nationale. Son père perd néanmoins le siège. L'histoire montre qu'il a été une victime indirecte du Watergate, la victoire de son adversaire ayant été en partie achetée par un certain Richard Mellon Scaife, celui-là même qui injectera des millions de dollars plus de vingt-cinq ans plus tard pour démolir Bill Clinton!

Gore sert cinq mois au Vietnam, comme reporter de guerre, mais n'est jamais exposé au front. Peu avant son départ, il a épousé Mary Elisabeth Aitcheson qu'il a rencontrée à St. Alban. A son retour du Vietnam, il s'installe avec sa femme à Nashville et devient journaliste au quotidien local. Cinq ans plus tard, il prend de court ses collègues en lâchant tout en trois jours pour briguer un siège de député au Congrès. Il y est réélu deux fois avant de passer au Sénat en 1985. S'il ne se fait jamais aux mondanités politiques, il s'illustre par sa connaissance de dossiers alors "novateurs" comme la réduction des armements nucléaires, le développement des communications par satellite et son soutien au développement d'un obscur réseau informatique appelé à devenir l'Internet. On lui reproche parfois d'avoir prétendu être l'"inventeur" du réseau, mais il peut se vanter de faire partie de ceux qui comprirent l'importance de cette nouvelle technologie quand la plupart de ses pairs n'avaient encore jamais touché un ordinateur.

Il devient rapidement aussi un partisan du recentrage du Parti démocrate, une conséquence directe de son ancrage politique dans le Sud où le parti, alors bien implanté, n'a jamais vraiment adhéré aux thèses plus progressistes des sections du nord-est et de la côte Ouest. Il se range souvent du côté des faucons, soutenant l'intervention armée à Grenade et la guerre du Golfe. Sa campagne présidentielle de 1988 est un échec, mais il se fait remarquer par Bill Clinton qui le choisit quatre ans plus tard comme colistier. S'il fut toujours dans l'ombre du narcissique président pendant les huit dernières années, il est néanmoins considéré comme le vice-président le plus actif et le plus impliqué de l'histoire dans la direction quotidienne des affaires.

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