Au fond, André Bucher est un bienheureux. Un personnage qui vit un événement censé bouleverser le cours de son existence, lui apporter gloire et argent, et qui garde les pieds sur terre malgré tout. Mardi soir, en remportant à Edmonton le 800 m des championnats du monde d'athlétisme, ce jeune homme bien sous tous rapports a doublé sa «valeur marchande», comme aiment à le répéter les businessmen du sport. Il touche actuellement jusqu'à 30 000 francs de prime d'engagement dans certains meetings. Sans doute pourrait-il désormais viser au moins 50 000, presque autant que certaines stars du sprint. Mais il continue de clamer avec conviction qu'il ne «court pas après l'argent», que les négociations sont l'affaire de son manager et que sa vie lui «convient parfaitement».

«Il n'est pas vénal, note Jacky Delapierre, le patron du meeting lausannois Athletissima. Cette année, il est même venu me demander s'il pouvait acheter quatre places pour sa famille.» L'anecdote résume la mentalité d'André Bucher aussi bien qu'elle explique sa popularité dans le milieu de l'athlétisme. Il mène une vie simple dans son village lucernois de Neudorf, ne se prend pas pour une star malgré l'accumulation des succès et ne se plaint jamais. Même aux Jeux olympiques de Sydney, après avoir perdu toutes ses chances de médaille à la suite d'un coup d'épaule de l'Italien Andrea Longo, il a trouvé le moyen de compatir au sort de son adversaire, disqualifié à cause de son geste.

Mais de quoi pourrait-il bien se plaindre? A 25 ans, il est l'un des rares athlètes suisses à pouvoir vivre de son sport, dans un pays où les champions doivent souvent travailler au moins à mi-temps pour nouer les deux bouts. Il y a deux ans, sa gloire naissante aidant, il a abandonné ses études d'histoire à l'Université de Berne pour se consacrer essentiellement à l'athlétisme. Depuis, il est devenu l'un des plus grands champions du circuit, meilleur performer mondial sur 800 m au cours des deux dernières saisons, invaincu cette année sur sa distance de prédilection. Jamais un coureur suisse n'avait suscité autant d'intérêt à l'étranger. «Il a l'étoffe d'un grand, juge Steve Ovett, légende de l'athlétisme britannique et champion olympique du 800 m en 1980. Sa foulée est majestueuse, son intelligence tactique et sa puissance sont de plus en plus impressionnantes. S'il améliore sa pointe de vitesse finale, il sera parfait.»

André Bucher est champion d'athlétisme avant tout. Et cette caractéristique prend ici toute sa signification en ce sens qu'il ne vit que pour l'athlétisme, réfléchit en fonction de l'athlétisme et réduit volontairement son univers face au public à l'athlétisme. Non pas qu'il conçoive son activité comme un sacerdoce contraignant, bien au contraire, mais parce qu'il estime que seule une concentration à 100% sur ses buts lui permet de les atteindre. Les journalistes ont beau essayer de lui arracher quelques révélations sur ses fréquentations, sur ses amours ou plus prosaïquement sur ses hobbies, il refuse de se risquer sur ce terrain. Plutôt abordable et sympathique par ailleurs, il prétend que cette prudence lui permet de «décompresser en dehors de l'athlétisme»: «Ma réussite passe aussi par la préservation de ma tranquillité. C'est un point important.» D'autres y voient simplement une profonde pudeur et un reste de timidité dont il ne se départit qu'après avoir fait plus ample connaissance.

Et puis, dans un milieu de l'athlétisme habitué aux fous de Dieu, aux rescapés des ghettos, aux stakhanovistes du tartan et aux bergers aux pieds nus, André Bucher n'a rien d'autre à offrir qu'une histoire sans strass. Une histoire assez banale de progression par paliers et en sueur. Celle d'un jeune homme sain né il y a vingt-cinq ans dans la région de Lucerne, épris de nature et d'athlétisme dès l'enfance et devenu un champion à force de rigueur et de travail. Débuts à 10 ans à Beromünster, à l'ombre des antennes radio. Son entraîneur d'alors s'appelle Andy Vögtli, instituteur au village et responsable du club d'athlétisme local. «Jusqu'à l'âge de 18 ans, rien ne laissait vraiment présager qu'un jour il ferait partie de l'élite mondiale, se souvient l'entraîneur. Ce n'est qu'après sa première participation aux championnats du monde de cross juniors, en 1994, qu'on a pris conscience que sa marge de progression était encore importante.»

Depuis sa rencontre, le couple ne s'est jamais séparé. Pas question pour André Bucher de chercher un entraîneur professionnel, ni de quitter son bon vieux club de Beromünster. Il se sent bien dans ce contexte, tout simplement. Et sous ses dehors d'adolescent gaffeur et discret, il sait exactement ce qu'il se veut. Le dit-on pâlichon, sans relief? Il répond sur la piste à sa manière, en montrant une force de caractère et une personnalité bien trempée à chacune de ses victoires. Les sceptiques doutent-ils de sa capacité de gagner des grands titres après son élimination en demi-finale des championnats du monde de 1999 et son cinquième rang aux Jeux olympiques de Sydney? Il redouble de travail et devient champion du monde à Edmonton en réussissant une course quasi parfaite.

«C'est un perfectionniste», remarque Andy Vögtli. Pour augmenter sa force, il s'est adjoint temporairement les services de Jean-Pierre Egger, l'exentraîneur du lanceur de poids Werner Günthör, et il travaille sa vitesse avec un spécialiste depuis quelques mois. En dehors des stades, il n'aime rien tant que le propre en ordre. Malgré une formation d'instituteur, il refuse ainsi de parler le français, estimant ne pas le maîtriser assez bien. Au mois de juin, on a même frôlé l'incident diplomatique au meeting Athletissima quand, après l'avoir choisi pour le prix du meilleur athlète de la soirée, une partie du public s'est mise à le siffler parce qu'il ne voulait pas prononcer deux mots en français au micro. «C'est un problème pour son image en Suisse, reconnaît un spécialiste de l'athlétisme. Il devrait faire un effort.»

Mais qu'attend-on de lui, au juste? Qu'il gagne ou qu'il brille en public? Lui a fait son choix depuis longtemps. Il est conscient que le plus dur est à venir: «Après ce titre de champion du monde, je serai l'homme à battre, et la saison n'est pas finie.» Il va désormais s'employer à préserver son invincibilité en Golden League, la lucrative tournée des sept meetings les plus prestigieux d'Europe, un résultat qui lui permettrait d'ajouter une somme rondelette aux 60 000 dollars américains offerts à chaque champion du monde à Edmonton. Puis se succéderont les championnats d'Europe à Munich, l'année prochaine, les championnats du monde à Paris, en 2003, et les Jeux olympiques à Athènes, en 2004. Il s'y préparera sérieusement, comme d'habitude. Pour y gagner à nouveau, et sans faire d'histoires.

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