L'annonce d'une hausse de salaire est généralement un événement heureux. Pas pour Benedikt Weibel. «L'argent ne fait pas le bonheur», s'est-il défendu mardi lorsqu'il a été contraint d'exposer publiquement le confortable salaire que le conseil d'administration des CFF avait l'intention de lui accorder. Il est vrai qu'il n'est pas facile pour un socialiste de justifier un salaire brut de 480 000francs, revenu qui aurait théoriquement pu, par le jeu des gratifications, grimper à 600 000, voire 720 000francs.

Le président de la direction générale des CFF n'a pas voulu recevoir autant d'argent. Il a donc demandé au conseil d'administration que son ancien traitement – 368 000 francs, plus 100 000 francs de prime – soit maintenu dans un ordre de grandeur semblable. Et il a obtenu gain de cause. Plus que son revenu, c'est la fin de la protection statutaire assurée aux fonctionnaires qui le préoccupait. Cette garantie est désormais remplacée par une clause contractuelle qui permet de mettre un terme à son engagement dans un délai d'une année. «Je préférerais un salaire plus bas avec un délai de résiliation plus long ou une réglementation particulière pour la retraite», a-t-il affirmé mardi dernier, avouant au passage que le montant qui lui avait été proposé le mettait mal à l'aise vis-à-vis de ses employés. Précision sincère et assurément utile, car l'annonce de ce salaire, qui ne sera finalement pas versé, a provoqué chez les cheminots et dans son propre parti des réactions d'hostilité. Après la décision de vendredi, le calme devrait revenir.

L'épisode des salaires n'est pas la première querelle qui oppose Benedikt Weibel aux siens. Ex-soixante-huitard, ce Bernois de 54 ans n'a jamais été un vrai militant socialiste. «J'ai adhéré au parti il y a trente ans, mais je suis socialiste comme je suis protestant», explique-t-il. Il est cependant considéré comme un homme à l'écoute des autres et son étiquette politique a été profitable à son parti, car le PSS a toujours eu besoin de têtes pour accéder aux postes dirigeants (et très politisés) des entreprises de la Confédération. Aux PTT, les socialistes placèrent Jean Clivaz, puis Jean-Noël Rey. Aux CFF, ce fut Benedikt Weibel.

A peine son doctorat en sciences économiques de l'Université de Berne en poche, il entre aux CFF en 1978 pour y occuper un poste au secrétariat général. Il consacre ensuite la quasi-totalité de sa carrière à l'entreprise ferroviaire. Il en devient le responsable du marketing pour le trafic voyageurs jusqu'en 1990, date à laquelle il est élu à la direction générale. Trois ans plus tard, il grimpe d'un échelon, prenant la présidence de ce même directoire. Il occupe toujours cette fonction aujourd'hui, mais l'environnement directorial a changé: l'ancienne composition tricéphale PSS-PDC-PRD a été remplacée par un organe de six membres, pour qui l'appartenance politique joue un moins grand rôle que les compétences.

Ses relations avec son parti traversent une première tempête en 1996. La période euphorique des années 80 est révolue. La caisse fédérale, qui débordait de partout dix ans plus tôt, est vide. La psychose occasionnée par la mort des forêts appartient au passé. La conjonction de ces facteurs fait qu'il y a moins d'argent à disposition pour le rail. Les CFF bouclent l'exercice 1995 avec un déficit record de près de 400millions. Des mesures s'imposent. Benedikt Weibel propose de réduire les salaires du personnel de l'ordre de 2 à 4%. «Il est parfois difficile d'être socialiste», se plaint l'ancien conseiller fédéral Otto Stich. Les camarades s'en émeuvent, au point qu'une section, celle de Bulle, réclame l'exclusion de Benedikt Weibel du PSS. Le comité central se penche sur la question. Mais Peter Bodenmann, qui préside encore le parti, dissuade les camarades de prononcer une telle sanction, car cela ferait penser aux «méthodes staliniennes».

L'appartenance politique de Benedikt Weibel a cependant aussi des effets bénéfiques. Elle facilite ses relations avec le syndicat des cheminots SEV et permet de trouver des solutions acceptables, par exemple lorsque les CFF suppriment 10 000 emplois en dix ans quasiment sans licenciement. Mais le vent tourne à nouveau au moment où l'entreprise est réformée et son conseil d'administration dépolitisé. Parce qu'il raisonne en termes de rentabilité, de productivité, de compression des coûts, de positionnement sur le marché, le directeur survit à la transformation de la régie fédérale en SA. Comme il l'a promis, il ramène les comptes de la société dans les chiffres noirs en 1999.

Entraîné par le nouveau président du conseil, Thierry Lalive d'Epinay, connu pour avoir déjà restructuré ABB et la branche de l'acier, il procède à une sorte de fuite en avant qui envenime ses relations avec les syndicats. Alors qu'il a toujours défendu le maintien d'une entreprise intégrée, il cède progressivement du terrain. En accord avec son président, il considère qu'il n'y aura plus que quatre ou cinq grands acteurs sur le marché ferroviaire européen dans quelques années. Comme il veut que les CFF fassent partie de ces «happy few», il cherche à développer l'entreprise partout où cela paraît envisageable, mais en évitant dans la mesure du possible tout risque d'absorption par un plus gros, en particulier Deutsche Bahn. Cela se traduit par une laborieuse tentative d'alliance italo-suisse dans le domaine des marchandises et par une esquisse de partenariat avec un exploitant de réseau britannique pour le trafic voyageurs à Londres.

Cette stratégie est qualifiée de désordonnée par les syndicats. A cette critique, Benedikt Weibel répond qu'il veut surtout éviter qu'on puisse lui reprocher de ne pas savoir saisir les occasions qui s'offrent à lui. Mais le personnel a de la peine à suivre. «Le directeur général est en train de devenir le fusible de Thierry Lalive d'Epinay», craint un syndicaliste. Le personnel a peur que la création de Cargo SI avec les chemins de fer italiens n'entraîne un dumping salarial. Il estime que les investissements prévus en Grande-Bretagne se feront au détriment du développement du rail en Suisse. Il y a certes la nouvelle convention collective de travail (CCT), qui introduit une innovation sans doute impensable ailleurs: la semaine de 39 heures. Mais Benedikt Weibel ne semble pas en être le principal artisan, sans doute parce qu'il sait que cette solution comporte un risque: la multiplication des heures supplémentaires, qui promet un nouveau bras de fer avec ses amis politiques.

«Il est parfois difficile d'être socialiste»: le mot prononcé par Otto Stich garde toute son actualité…

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