Gerold Bührer est un homme de chiffres depuis toujours. C'est eux qui lui ont permis de se faire lui-même, de s'extraire d'un milieu schaffhousois modeste (son père était imprimeur et syndicaliste), de gravir les échelons de la réussite sociale pour devenir un homme respecté de la Bahnhofstrasse zurichoise.

En Faculté de sciences économiques à Zurich à la fin des années 60, il était déjà caissier du conseil des étudiants. Il sera celui de la Société suisse des officiers quelques années plus tard. Dans sa vie professionnelle, il choisit d'abord l'UBS où il grimpera les échelons un à un pour finir sa course à la tête du département des titres. Au début des années 90, il rejoindra ensuite le monstre sacré du radicalisme zurichois Ulrich Bremi dans le groupe Georg Fischer (industrie des machines) où il prendra en mains la direction financière.

Les chiffres, Gerold Bührer en a fait également son cheval de bataille politique pratiquement exclusif dès le début des années 80, époque durant laquelle il se lance dans la vie politique cantonale. Grand admirateur de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, il reprend à peu près tel quel leur credo d'une simplicité lapidaire. Et il n'a pas bougé d'un iota depuis: le marché est supérieur à la bureaucratie. Moins il y a d'Etat, moins il y a d'impôts, plus il y a de concurrence et mieux tout le monde s'en porte.

Comme Christoph Blocher, Gerold Bührer a une haine viscérale de l'Etat et du socialisme. Il n'irait pas jusqu'à l'exprimer dans un manifeste. Mais elle n'en est pas moins vivace. Très discret par ailleurs sur sa vie privée, Gerold Bührer concède que deux événements clés de sa vie auront forgé sa personnalité et sa vision de l'Etat: la première fois qu'il a vu le mur de Berlin en 1966, alors qu'il avait 18 ans, et, deux ans plus tard, l'invasion de Prague par les Russes.

Avec Gerold Bührer, le Parti radical se dote donc à nouveau d'un président convaincu que l'enfer est à gauche, là où Franz Steinegger aspirait à développer une conception de l'identité radicale «dépassant les clivages gauche-droite». A double titre, le Schaffhousois constitue donc une sorte de retour en arrière. Franz Steinegger avait été élu pour propulser le PRD dans l'ère post-guerre froide et en rupture, d'une certaine manière, avec les milieux économiques zurichois, largement discrédités après l'affaire Kopp. Avec Gerold Bührer, on ressuscite d'une certaine manière le mur de Berlin.

Agé de 57 ans, Gerold Bührer est une personne qui se livre peu et qui est aussi beaucoup moins à l'aise lorsque l'on quitte le domaine des chiffres. «Les chiffres le rassurent et le protègent. Derrière ce monde objectif et rationalisé, il cache une personnalité profondément conservatrice, produit d'une éducation campagnarde marquée par l'austérité protestante», diagnostique un responsable du parti au niveau fédéral. Le sourire quasi légendaire de Gerold Bührer est également dans son cas une protection. Un peu comme pour les Asiatiques, il lui sert à garder une distance avec son interlocuteur et non à créer une proximité.

Relais éminent des milieux économiques au parlement depuis dix ans, Gerold Bührer n'est toutefois pas complètement l'un des leurs. Un peu comme Christoph Blocher également, il s'est hissé dans cette élite dorée à la sueur de son front et il en a conservé une sorte de «complexe campagnard» qui s'exprime par une certaine forme de populisme. Pour lui, la politique n'est pas une activité de salon pour personnalités «raffinées». «Nous ne devons pas nous sentir trop bons pour descendre dans la rue au contact du peuple. Nous devons montrer des émotions et de la combativité pas seulement de la compétence technique.»

Comme tout le reste, la politique est perçue par Gerold Bührer comme un «marché» avec différents «segments de clientèle. Le segment du PRD est le segment bourgeois. Notre rôle est donc de nous engager clairement et avec constance pour des baisses d'impôts et davantage de concurrence. Le peuple électoral radical attend cela de nous», dit-il.

Pour affirmer cette identité, Gerold Bührer n'hésite pas du reste à recourir à des initiatives populaires, instrument traditionnel de l'UDC et du PS. Il est l'initiateur de cette pratique tant au niveau cantonal (dès le début des années 80) qu'au niveau fédéral (en 1999), le sujet étant invariablement le même: l'abaissement de la ponction fiscale.

Au niveau cantonal, cela lui a parfaitement réussi pour s'imposer mais cela ne s'est pas fait sans casser d'œufs. En terre schaffhousoise, il a provoqué par deux fois des démissions du parti de radicaux centristes: après sa «reprise en main» du parti une fois élu président (1989) et après avoir conclu indirectement (via l'UDC) un apparement avec le Parti de la Liberté (PdL) pour les élections fédérales de 1995.

Si la désignation de Gerold Bührer comme successeur de Franz Steinegger a été longue à se dessiner, elle est parfaitement logique. Les «casques d'acier» du parti (son aile la plus à droite) ont en effet pris le pouvoir de facto depuis deux ans déjà. Leurs positions qui étaient minoritaires sur des sujets contestés à l'interne sont devenues majoritaires depuis la mi-1999 environ, époque à laquelle le raz de marée électoral de l'UDC commençait à se préciser clairement. Gerold Bührer a ainsi joué un rôle majeur dans le rejet par le PRD de l'assurance maternité, dans le durcissement des exigences du parti en matière fiscale à l'égard de Kaspar Villiger et dans le volte-face opéré par le parti sur la question de la réforme fiscale écologique.

L'ère Bührer a donc commencé depuis longtemps au Parti radical. C'est celle de l'abandon

de la «Vision 2007» du parti élaborée en 1998 sous l'égide du tandem Steinegger-Matyassy. Résolument tourné vers l'avenir et faisant fi des contingences politiques à court terme, ce document postulait une Suisse libérée des clivages gauche-droite, dotée d'un gouvernement plus soudé et percutant, pourvu d'un système fiscal écologique, membre à la fois de l'ONU, de l'UE et de l'OTAN. Très significativement, lorsque l'on parle d'ouverture au monde à Gerold Bührer, il affirme «admirer beaucoup» les principes de Friedrich Traugott Wahlen, chef de feu le Département politique à l'époque où le Schaffhousois était adolescent. A cette époque, on considérait que la neutralité de la Suisse excluait jusqu'à son adhésion à l'ONU.

Franz Steinegger a déclaré récemment que le PRD était plus proche de l'UDC que du PS sur le plan des contenus politiques mais que les deux formations bourgeoises avaient des «âmes différentes». Pour combien de temps encore? Selon une classification récente des parlementaires par l'Université de Fribourg, Gerold Bührer obtient un score de +9,4 sur une échelle s'étendant de +10 (extrême droite) à -10 (extrême gauche). Soit 0,2 point plus à droite que le président de l'UDC, Ueli Maurer…

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.