Dans un marché serré à ne plus pouvoir y glisser une chaussette, Jacques Zwahlen, le dernier des Veillon à la tête des magasins de vente par correspondance, est contraint de supprimer des emplois. Près de 20% des postes à plein temps (73 sur 485) ne seront plus repourvus. La décision est tombée mardi. Ce fut un choc. A commencer pour celui qui l'a prise, l'héritier d'une famille patronale humaniste, fière du bien-être et de la sécurité de ses employés. Il a fallu limer, diminuer un peu les vacances, les rabais au personnel pour l'achat de marchandises. Rien de vraiment dramatique à ce stade mais l'ambiance, à Bussigny, s'est refroidie. S'agit-il d'un mauvais passage? D'une crise plus profonde dans ce secteur de la distribution?

Les deux. L'humeur des consommateurs, la bataille féroce sur les prix, l'étroitesse du marché suisse maintenu hors d'Europe contribuent à la déprime. «La capacité d'une entreprise suisse de résister dans cet environnement est devenue problématique», dit Jacques Zwahlen.

Pour ce PDG de 45 ans pétri de gentillesse, c'est peut-être la fin d'une époque innocente et heureuse. La sienne d'abord car, quand on est né en 1956 à Lausanne et qu'on a épousé comme lui les idéaux d'une société meilleure et plus juste, aucune épreuve sociale sérieuse n'est encore venue bouleverser l'ordre des priorités. Celle de son entreprise ensuite, née au siècle dernier sous la triple paternité de la poste, des chemins de fer et de la consommation de masse, grandie avec l'enrichissement progressif des campagnes, et comblée par l'afflux des ménagères sur le marché du travail, ces cohortes de femmes dotées alors d'un pouvoir d'achat mais privées de temps. Le catalogue Veillon, qui avait amené la ville aux paysannes, amène encore le magasin aux mères de famille trop occupées pour s'en aller lécher les vitrines, mais on sent bien qu'il a passé le zénith. Il va falloir lui trouver un avenir. Zwahlen le reconnaît sans gêne, et apparemment sans angoisse. La Suisse change dans une Europe qui change, les habitudes changent, il serait bien extraordinaire que Veillon ne change pas.

Jacques Zwahlen est psychologiquement préparé au changement. Il a appris dans le milieu intellectuel gauchiste de sa jeunesse ce qu'est le flux des sociétés. Il veut changer le canton de Vaud, comme membre de l'Assemblée constituante. Il espère changer la Suisse, en soutenant son adhésion à l'Union européenne. Où son histoire l'attend cependant, c'est à ce moment imprévu – et désagréable – où le changement n'est plus forcément pour le mieux. Où il faut faire un pari d'entrepreneur.

Zwahlen aime son entreprise. Il en parle avec ardeur. Il décrit comme un directeur de théâtre les divers métiers qui la composent – l'expédition, l'emballage, le transport, la création du catalogue, le choix des produits – et il se plaît à les savoir en bonne harmonie. Il dit que c'est un monde en soi, une tribu, «trente nationalités» ajoute-t-il. «L'entreprise est une valeur sociale. C'est un lieu d'échange, où l'on apprend toujours, où chacun fait l'expérience du contact avec les autres.» Changer cette tribu-là? Mais comment, pour ne pas lui faire trop de mal?

L'hypothèse de s'associer avec d'autres entreprises du secteur est souvent soulevée. Le paysage est cependant parsemé d'obstacles. La concentration est déjà telle que Veillon y perdrait son identité et peut-être, à terme, son marché propre. Donc prudence: «Nous sommes dans un domaine où un plus un ne fait pas forcément deux.» Et d'ailleurs, «une fusion ne résoudrait pas le problème de la taille critique du marché suisse, séparé de l'Europe».

Le commerce en ligne? Prudence là aussi, les déconvenues sont nombreuses. D'une part, les clients de Veillon n'appartiennent pas aux classes les plus branchées sur Internet et, d'autre part, «le catalogue papier reste un objet de plaisir pour les acheteurs, comme un journal quotidien pour les habitants d'une ville. On ne le délaisse pas si facilement pour le support électronique. Et celui de ce printemps est parmi les meilleurs que nous ayons faits, on nous le dit partout dans le métier.»

L'avenir réside peut-être à terme, selon Zwahlen, dans les services qu'une entreprise comme Veillon pourrait offrir à d'autres sociétés de e-commerce: «Nous savons comment les faire accéder au marché suisse, que nous connaissons bien, et nous avons une logistique perfectionnée pour la livraison à domicile. Le service de proximité est l'une de nos meilleures cartes. Nous pouvons la jouer.» Les pistes existent pour un développement, la réflexion se poursuit au sein du conseil d'administration.

Sur sa grande plaque en bronze, à l'entrée du bâtiment de Bussigny, le grand

-père Charles fait savoir tous les matins au successeur qu'il a aussi le devoir d'assurer la pérennité du nom. «Je sais que je ne suis pas arrivé où je suis uniquement par mes propres mérites, dit Zwahlen, mais d'abord parce que, par une forme d'adoption, je suis devenu le deuxième successeur du fondateur. Cela implique une responsabilité particulière à l'égard de l'œuvre accomplie jusque-là. Mais, dans une famille, il n'y a pas que les dettes, ce que l'on doit aux précurseurs. Chaque membre a à la fois une dette et une créance par rapport aux autres, dans un rapport qui se crée très vite, dans l'enfance déjà. C'est assez mystérieux. Il y a des légitimités secrètes, qui produisent des effets même si l'on ne les comprend pas bien. Comme fils de famille, je reconnais ma dette mais j'ai compris que je détenais aussi une créance.»

La famille, chez Jacques Zwahlen, joue un grand rôle. Il parle abondamment de son frère Pierre, qui l'a amené dans le monde contestataire des années 70, de son père et de sa mère, de sa femme, de son fils. «Jeune homme, j'étais caricaturalement contre la famille et contre l'entreprise. J'y suis revenu, et je m'y épanouis parce je suis quelqu'un d'intime, à l'aise dans de petits groupes où l'on sent fortement son appartenance.»

La semaine où le petit-fils par adoption de Charles Veillon annonçait ses suppressions de postes à Lausanne, Henri André, le fils de Georges, annonçait, à Lausanne aussi, la restructuration fracassante de l'entreprise André, spécialisée dans le commerce international du grain. Deux entreprises familiales vaudoises en peine, montrées comme archaïques parce que familiales. Y a-t-il quelque chose, dans la nature même de telles sociétés, qui les empêcherait de se moderniser? Zwahlen ne le croit pas. «Le désavantage, dit-il, c'est qu'on connaît si bien l'entreprise qu'on ne parvient pas à la regarder d'un œil neuf. Mais on peut compenser ce déficit par des audits externes, des analyses d'experts. Le vrai danger est ailleurs: il faut savoir admettre l'idée de la mort. La mort d'une partie d'une entreprise, la mort d'un emploi, la mort professionnelle d'un dirigeant, et la sienne propre. C'est un péché d'orgueil de croire que tout existera toujours. Je me fais un devoir de ne pas confondre mon destin personnel et celui de l'entreprise. Je m'appartiens mais l'entreprise ne m'appartient pas.»

Pour ce qui le concerne personnellement, Zwahlen a un jour inventé un jeu de société dénommé «Le mégalo», une sorte de Monopoly psychique. Le joueur n'est pas condamné à avancer, le mouvement de recul est même parfois assorti d'un bénéfice de points.

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