Dans les années 80, pour un Valaisan ordinaire, Jean Dorsaz semblait vivre sur une autre planète. Son nom était prononcé à voix basse, ou tout simplement «Dorse», comme disent les Fuillerains. Il était connu certes, mais il cultivait la discrétion, préférant les restaurants avec une entrée par la cour et, généralement, il fuyait les médias. Sa vie se résumait à faire des affaires, avec tout ce que cela implique de mystère. On le disait très riche, et un Valaisan riche, c'est assez rare pour exciter l'intérêt de ses compatriotes.

Comment a-t-il fait?

Sa carrière débute modestement en 1973 en tant que représentant de l'agence de Fully de la Banque Cantonale, où il succède à son père. Il a 31 ans. Son dynamisme dépasse rapidement le cadre de la représentation locale. Fully, c'est bien – c'est peut-être même le centre du monde – mais Dorsaz est comme les grands prédateurs, il a besoin d'un territoire à sa mesure. A Sion, sur le Haut-Plateau, à Nendaz, dans le Chablais, les bonnes affaires sont partout où il peut garer sa Mercedes à l'abri des regards. Il prête, il achète, il revend, il cumule, il travaille quinze heures par jour, sept jours sur sept. Sa personnalité devient mythique: «La poignée de main de Jean Dorse, ça vaut de l'or.»

En Valais, les temps sont propices à cette ruée vers l'or. Le marché de l'immobilier et des terres agricoles connaît une spéculation sans précédent. Les vignes passent de main en main avant que quiconque ait coupé une grappe. Les prix grimpent, 40, 50, 60 ,100 francs le mètre. Dans les stations, les agents immobiliers font valser les appartements. C'est en quelque sorte le jeu de l'avion à grande échelle. Certains Valaisans voient pourtant d'un mauvais œil cet enrichissement où nulle sueur ne perle au front. Pour sûr, ils auront leur revanche sur Dorsaz et compagnie.

Dans l'euphorie des années 80, Jean Dorsaz est le plus dynamique. Il mène de front ses activités immobilières et celles de la banque, utilisant au passage le compte représentant. Personne ne songerait à lui faire un reproche sur ses pratiques. On n'en fait pas à un financier dont les revenus atteignent 3 millions de francs par année et qui rapporte jusqu'à 2,5 millions d'intérêts annuels à ses employeurs. Jean Dorsaz est devenu une banque à lui tout seul.

«Jean Dorsaz fait la banque!» s'inquiète-t-on tout de même à l'intérieur de l'établissement. En 1986, la direction lui demande, poliment, de mettre ses comptes en ordre. Rien de bien alarmant. Par contre, l'année suivante, il subit une attaque plus pointue. Michel Carron, partenaire d'affaires et client, dépose une plainte pénale contre lui. Le représentant lui aurait subtilisé une somme issue de la vente d'un terrain. Le montant aurait dû arriver sur son compte, mais au passage Jean Dorsaz l'a utilisé pour compenser une autre affaire.

C'est le grain de sable qui grippe la mécanique. A cette époque, le député radical Adolphe Ribordy s'en mêle. Comme tout ce qui ressemble de près ou de loin à une institution en Valais, la BCVs est fortement politisée. Pour Adolphe Ribordy, mais aussi pour un socialiste comme Henri Carron, le cas Jean Dorsaz présente tous les ingrédients du scandale politique: il est démocrate-chrétien, il gagne trop d'argent, il spécule, il fait des dépassements, et tout cela avec l'argent du contribuable! Et derrière Dorsaz, il y a l'homme à abattre, le chef du Département des finances, le chrétien-social haut-valaisan Hans Wyer.

La plainte de Michel Carron n'aboutit pas, mais l'opposition contre Dorsaz et la BCVs s'est mise en place. L'opération de laminage va durer près de dix ans. Jean Dorsaz continue toutefois à mener ses affaires et s'engage dans la production des films Les Tifous créés par Franquin, dont les épisodes finiront en garantie auprès de la BCVs, au grand dam du coproducteur Christian Mauron. Sa situation ne s'améliore pas. Hans Wyer, qui est membre de la Commission fédérale des banques, en est conscient, les administrateurs aussi. Que font-ils? Ils rallongent! En 1989, Jean Dorsaz bénéficie de deux crédits de 17 et 13 millions pour régulariser ses positions en constants dépassements.

Cette opération inaugure la fuite en avant qui durera jusqu'en 1991. Durant ces trois années, même s'il quitte la banque en 1990, il creuse le trou, jongle avec ses comptes et accumule des garanties parfois fantaisistes. Il commet alors les opérations pendables qui lui vaudront la condamnation d'escroquerie par métier.

Son frère Louis l'a remplacé au guichet de Fully, il peut compter aussi sur son autre frère Paul. Ensemble se forme peu à peu le «groupe Dorsaz». Au début de 1991, Jean tombe même sous la tutelle économique de Paul. Ici se posent les véritables questions: que fait la banque? Que fait le conseil d'administration? Que font les organes de contrôle? Hans Wyer fera du contrôleur Roger Roduit le premier lampiste. Dix ans plus tard, il sera acquitté à la suite d'un recours au Tribunal fédéral. La direction, quant à elle, se retrouvera un peu plus tard sur le banc des accusés.

Le 30 avril 1991, le conseil d'administration de la BCVs octroie un crédit de 17 millions de francs à Paul Dorsaz, dans le but de «sauver» une fois encore son frère. Ce sera le dernier prêt accordé aux Dorsaz. Le total des engagements du groupe à la BCVs atteint alors 184 millions de francs. Sur cette seule position, la BCVs avait engagé jusqu'à 45% de ses fonds propres! A partir de là, les ennuis vont se succéder. Christian Mauron dépose plainte contre Jean Dorsaz, puis c'est au tour du journal Die Rote Anneliese, puis à nouveau de Michel Carron. Le Grand Conseil exige aussi des suites pénales. Après de notables péripéties juridiques, il est mis en faillite en octobre 1993. Le montant des créances contre le groupe Dorsaz est de 420 millions, dont 204 pour la BCVs. On change de registre, la poignée de main ne vaut plus de l'or, c'est la faillite du siècle.

Pendant ce temps, l'imperturbable Hans Wyer est constamment attaqué. Bien des faits démontrent qu'il était au courant des engagements de Jean Dorsaz et jouait un rôle prépondérant dans la gestion de la banque. Mais il n'y a rien à faire. Le Grand Conseil, à majorité démocrate-chrétienne, tient bon. Après une deuxième commission d'enquête, Hans Wyer sera légèrement tancé, mais ne sera pas inquiété sur le plan pénal.

Les responsabilités de la déconfiture n'atteindront d'ailleurs pas les politiques. C'est le représentant de Fully qui va tout prendre. Jugé une première fois au printemps 1998 avec la direction de la banque, le contrôleur et quelques partenaires d'affaires, il en prend pour huit ans. Sa peine sera réduite à six ans en appel, et enfin à quatre ans et demi après un recours au Tribunal fédéral.

Jean Dorsaz s'est toujours considéré «en conscience» comme innocent, malgré un jugement de 800 pages où il est traité comme le démon. A la veille d'entrer en prison mardi dernier, il se considérait comme un «prisonnier politique». Chacun appréciera ce que cela signifie dans son cas. Peut-être: ce que la politique lui a donné, la politique le lui a repris.

Il racontait parfois cette histoire: «Tu travailles dans un garage. Le soir, tu quittes le dernier et tu prends 100 francs dans la caisse. Tu utilises cet argent à bon escient, pour jouer à la loterie ou au casino. Tu gagnes 100 francs. Le lendemain tu t'arranges pour arriver avant tout le monde et tu remets les 100 francs dans la caisse. Les autres 100 francs sont dans ta poche. Est-ce que tu as causé du tort à quelqu'un?» Lui pensait que non, en conscience.

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