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Focus. L'homme de la semaine. Jean Fattebert, ses Polonais, sa Broye, son tabac et ce qui s'ensuit

On ne peut pas dire que Jean Fattebert n'ait jamais cherché à attirer l

On ne peut pas dire que Jean Fattebert n'ait jamais cherché à attirer l'attention. Comme député vaudois, puis comme conseiller national, il lui est arrivé plus souvent qu'à son tour d'arpenter les couloirs parlementaires en espérant y croiser le regard intéressé d'un journaliste, ou de feuilleter les journaux en espérant y trouver son nom. Trop de fois en vain: il n'a jamais été une vedette.

Mais aujourd'hui qu'il se retrouve au cœur de la polémique, pour avoir tout de go déclaré qu'il employait des travailleurs sans permis pour récolter son tabac, aujourd'hui qu'il a été dénoncé en justice par ses collègues Zisyadis et Chiffelle, Jean Fattebert n'est pas plus heureux pour autant. «Ça me pèse», confie-t-il assis sur le banc d'angle de sa cuisine, sous le calendrier reproduisant un tableau d'Anker. Car si les gens de son entourage et de son milieu veulent voir en lui un Winkelried, naïf peut-être mais courageux, celui qui fait crever l'abcès d'hypocrisie empoisonnant le travail agricole, le Vaudois doit bien admettre que, plus loin à la ronde, ce n'est pas forcément la vision que l'on retient. Les faits sont là. Le parlementaire fédéral, censé faire les lois, est devenu celui qui les viole et le claironne. Le vice-président romand de l'Union démocratique du centre (UDC), parti de la fermeture et de l'extrême rigueur à l'égard des étrangers, est devenu le promoteur d'une immigration au besoin illégale lorsque ses propres intérêts sont en jeu.

Jean Fattebert s'étonne – ou feint de s'étonner, avec lui on n'est jamais très sûr – de l'effet produit par ses déclarations. Il n'a jamais caché qu'il employait des travailleurs au noir, ou plutôt au gris puisqu'il paie les assurances. Il l'avait même déjà dit publiquement. «C'est la tradition, pour le tabac. Avant, c'étaient les gamins du village, puis les Français, les Portugais et maintenant les Polonais.» Ces Polonais, c'est son fils qui les avait trouvés, lors d'un stage en Allemagne. «Nous l'avons fait sans mauvaise conscience», affirme Jean Fattebert. Quelques années plus tard, on trouve des Polonais par centaines dans les champs de la région, et le politicien-cultivateur est accusé d'avoir lancé une filière.

Les Fattebert sont paysans de père en fils, à Villars-Bramard, dans les collines qui dominent la plaine de la Broye. Sept cent trente mètres, l'altitude limite pour le tabac. Jean Fatteberg vit toujours dans la maison où il est né il y a cinquante-neuf ans. Bien que poussé par son instituteur à faire des études, il avait trouvé plus sûr de reprendre le domaine. Il a épousé une fille de Seigneux, le village voisin, dont il a eu trois enfants. Son fils cadet a repris la ferme, un petit domaine de 18 hectares. Du bétail et du tabac, «sans lequel la région serait sinistrée».

L'engagement politique du conseiller national, qui a installé son bureau dans la pièce où sa mère tenait autrefois l'épicerie du village, s'inscrit dans une tradition presque aussi profonde. Arrière-pays sur la défensive face au bassin lémanique, la Broye est l'un des fiefs de l'UDC. Alfred, le père de Jean, a lui aussi été président du Grand Conseil, en 1957. Député de 1989 à 1998, Jean Fattebert siège honorablement, avec son sourire, son accent, ses positions marquées à droite mais tellement raisonnables, son franc-parler parfois drôle, parfois brutal. Il ne sort guère des dossiers agricoles, on se souvient qu'il s'est battu avec succès pour le crédit d'assainissement des fosses à purin. Quelques empoignades avec les écologistes et, déjà, une prise de bec avec Josef Zisyadis. C'est Fattebert qui a commencé, en accusant le député communiste de ne pas payer ses pensions alimentaires.

La présidence du parlement cantonal, en 1994-1995, couronne cette période. La même année, Jean Fattebert devient syndic de sa commune. Dans ce village d'une centaine d'habitants, il n'y a plus guère de naissances, plus de café ni de magasin. Même la maison des ancêtres n'est plus là: alors qu'elle tombait en ruine, elle a été reconstruite plus belle qu'avant à Ballenberg. Mais il y a la poste, toute neuve, au milieu du village. C'est Mme Fattebert la buraliste, mais cette belle poste risque bien de fermer, condamnée par les restructurations. Le syndic Fattebert aimerait beaucoup faire fusionner sa commune, mais les voisins ne répondent pas à ses avances. Dans le coin, on aime rester chez soi. Du reste, Villars-Bramard n'est pas une fiancée très séduisante. Les finances sont précaires, l'épuration des eaux a coûté cher, l'impôt est à 110. Au point que, sur les trente électeurs de la commune, la moitié était prête à accepter le taux unique prôné par Zisyadis, encore lui.

Président du Grand Conseil, syndic: la carrière politique de Jean Fattebert aurait pu en rester là. C'était compter sans la vague de l'UDC blochérienne, qui a déferlé sur la Suisse à l'automne 1999. Portés par ce courant populiste et citadin, les agrariens vaudois doublent leur mise à Berne, arrachent deux sièges au Conseil national. Le duo André Bugnon-Jean Fattebert fait son entrée. Le premier, syndic de Saint-Prex, est un homme de dossiers, avec une pratique d'exécutif. Le second avance à l'instinct, confiant dans l'étoile du bon sens paysan. Ils s'arrangent entre eux, c'est Fattebert qui occupera la vice-présidence du parti réservée aux Welsches. Ceux qui l'ont précédé comme porte-drapeaux de l'UDC romande ont eu la stature d'un Marcel Blanc ou d'un Jean-Pierre Berger, tous deux Broyards.

Ne se sentant plus de joie d'être amenés à une si haute destinée, tout en prétendant faire la différence avec le populisme xénophobe du parti suisse, les deux nouveaux venus de l'UDC Vaud étaient attendus au tournant. Allait-on être déçu en bien? Dix mois plus tard, les deux hommes ne sont pas parvenus à compter dans l'univers impitoyable de la coupole fédérale. Quand ils émettent une opinion discordante, comme tout récemment en faveur de l'armement des soldats, elle passe inaperçue. Lorsqu'ils tentent de faire entendre une voix romande ou une fidélité aux principes centristes du parti, les Bernois le font mieux qu'eux et il ne leur reste pas grand-chose à dire. Jean Fattebert ne cache pas ses difficultés avec l'allemand, envie l'aisance de son collègue grison Hansjörg Hassler, lui aussi paysan et novice, lorsqu'il va d'un pas sportif s'emparer de la tribune de la Chambre du peuple.

Sur la scène fédérale, avant même son élection, Jean Fattebert avait fait sensation avec son discours de Payerne, alors qu'il accueillait les délégués nationaux de son parti au lendemain du désastre de l'EEE. Il y dénonçait les dérives chauvines de l'UDC suisse avec une flamme qui avait surpris, au point que certains avaient cru y lire la patte du conseiller national Jean-Pierre Berger, connu pour son ouverture. Quoi qu'il en soit, de telles envolées ne se sont jamais reproduites. Avec Blocher, Fattebert partage beaucoup de choses: «Ce qu'il y a de commun entre lui, le gros industriel, et moi, le petit paysan, c'est l'habitude de se battre, la volonté que les gens se prennent eux-mêmes en charge et notre profond patriotisme.» Mais comment un paysan menacé peut-il se sentir à l'aise lorsque le leader charismatique du parti condamne d'un trait ultralibéral les secteurs économiques obsolètes? «Blocher lui-même a répondu clairement à la question, rétorque Jean Fattebert. Le textile ou l'aluminium, on peut les délocaliser, pas l'agriculture.»

Jean Fattebert montre l'appentis qu'il a construit contre sa maison pour que «ses» Polonais y prennent leurs repas. Lui un esclavagiste, alors qu'ils l'invitent quand ils se marient? Il les paie 70 francs par jour, la même somme qu'il donnerait à des Portugais. «Pour eux, c'est un privilège de venir chez nous, et je devrais leur téléphoner de ne pas venir!» Vraiment cette affaire lui pèse. Heureusement, lors de la sortie du groupe UDC à Zurich, tout le monde lui a tapé sur l'épaule. Même Christoph Blocher, qui lui a conseillé de faire le gros dos, de laisser passer l'orage. En tout cas il ne regrette pas d'avoir parlé, lui qui ne pouvait pas mentir: «Quand je mens, cela se voit sur mon visage.»

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