Il devait être écrit dans les astres que le mois de février rythmerait la vie de Kaspar Villiger. Né un 5 février (1941), c'est un 1er février (1989) qu'il fut élu au Conseil fédéral. Et c'est chaque année en février qu'il donne connaissance des comptes de la Confédération. Cet exercice est très périlleux. Un ministre des Finances n'aime certes pas présenter de mauvais chiffres, mais il n'apprécie pas non plus des résultats trop positifs, car il sait que cela aiguise l'appétit de tous ceux qui veulent diminuer les impôts ou augmenter les dépenses. Kaspar Villiger n'échappe pas à la règle. Pour la troisième année consécutive, il vient de présenter des comptes nettement meilleurs que prévu. Cette succession de bons résultats entame sa crédibilité et le place dans une posture délicate, et cela au moment où il s'apprête, l'an prochain, à endosser pour la seconde fois l'habit de président de la Confédération. Il s'agit là d'une situation nouvelle, car le Lucernois, qui vient de souffler ses 60 bougies, a, jusqu'à maintenant, bénéficié d'une image plutôt positive.

Lorsqu'il est élu au Conseil fédéral en 1989, il est quasiment le sauveur de la nation. Acculée, Elisabeth Kopp a démissionné et, pour la remplacer, le Parti radical a besoin d'une personnalité intègre, propre et capable de défendre les intérêts économiques sans être directement connectée au milieu zurichois. Il y a bien Franz Steinegger. Mais l'Uranais vit en concubinage alors qu'il n'est pas encore divorcé de sa première épouse. Rédhibitoire!

Le choix se porte donc sur Kaspar Villiger. Ingénieur diplômé de l'EPF de Zurich, il a dû reprendre, à l'âge de 25 ans, la fabrique de cigares familiale à la suite du brusque décès de son père, Max. Il rachète ensuite une usine de cycles et fait de Villiger Söhne AG une entreprise florissante. Il n'a pas de goût particulier pour la politique. Celle-ci n'a d'ailleurs pas été tendre avec lui, car il n'a été élu au Grand Conseil lucernois puis au Conseil national qu'après être passé par le sas peu gratifiant des viennent-ensuite. Dans le contexte pénible de l'affaire Kopp, ce chef d'entreprise trilingue, cycliste et skieur de randonnée, amateur de jazz, de littérature et bien sûr de cigares, est cependant l'homme providentiel. Conscient qu'il doit montrer patte blanche, il annonce sans ambiguïté, avant son élection, qu'il se défera de la part qu'il détient dans sa société au profit de son frère Heinrich.

Au Conseil fédéral – où il dit alors ne vouloir rester que «huit à douze ans, en tout cas pas plus» –, il hérite du Département militaire. On l'a craint conservateur? Il s'y révèle réformateur. Certes aidé par la chute du mur de Berlin, il prend les choses en main avec conviction. Il réduit les effectifs de l'armée et, surtout, «destitue» les généraux qui contrôlent le DMF pour les remplacer par des personnalités plus modernes, comme les commandants de corps Arthur Liener et Jean-Rodolphe Christen.

Son style de direction, qui consiste à s'entourer d'un petit staff de fidèles, fait ses preuves. On pense alors qu'il en ira de même au Département des finances, qu'il reprend en 1995 à la suite de la démission d'Otto Stich. Or, curieusement, il renonce à changer les personnes en place et se retrouve encadré par une escouade socialiste, composée des deux influents patrons de l'Administration fédérale des finances, Ulrich Gygi et Peter Siegenthaler, ainsi que, à la tête de la Caisse fédérale de pensions (CFP), de l'ancienne conseillère d'Otto Stich, Elisabeth Baumann, qu'il n'écartera qu'en 1998. Il fait quand même venir du DMF quelques proches, en particulier Peter Grütter au secrétariat général et Daniel Eckmann à la communication. Ce dernier a entre-temps effectué un passage dans le privé. Mais Kaspar Villiger a si fortement construit son concept de communication autour de cet ancien champion de handball qu'il ne peut se passer de lui.

Le Lucernois prend les rênes des Finances en état de grâce. Le porte-monnaie fédéral est mal en point, mais contrairement à Otto Stich, il n'est pas buté. Sensible aux critiques mais pas rancunier, il érige le consensus au rang de dogme politique. Surnommé «Mr Harmony» par un observateur extérieur, il déteste la polémique et la bagarre. Même s'il paraît austère, les députés et le public l'aiment bien et lui font confiance. C'est grâce à ces qualités qu'il parvient, dans la nuit du 6 au 7 avril 1998, après dix heures de débats, à conclure positivement les négociations de la table ronde. Un véritable tour de force: les dirigeants de la droite la plus libérale et ceux de la gauche la plus syndicale se mettent d'accord pour un programme d'assainissement de 2 milliards!

Kaspar Villiger doit aussi ce résultat au fait que, en maintenant en place des gens comme Ulrich Gygi et Peter Siegenthaler, il ne mène pas une politique financière de droite, quoi qu'en dise la gauche. Cette stratégie du compromis a cependant ses limites. Elle bascule le 7 février 1999 – encore février! –, le jour où le peuple suisse refuse l'initiative sur la propriété du logement. Avant le scrutin, Kaspar Villiger a obtenu de ses amis radicaux qu'ils renoncent à soutenir ce texte. Cet épisode marque une rupture dans ses relations avec son parti. On est en pleine année électorale et les radicaux, aiguillonnés par l'UDC, doivent se positionner sur une ligne plus dure. Ils lancent l'initiative populaire pour le moratoire fiscal.

Ils mettent Kaspar Villiger sous pression pour qu'il engage un programme substantiel de baisses d'impôts. Le ministre des Finances présente un projet au printemps 2000. Au menu: allégements pour les familles, les propriétaires et la place financière. Mais l'accumulation des bons résultats financiers lui fait craindre d'autres revendications: l'œil rivé sur la dette, il gèle le projet en novembre dans le but d'appeler les élus fédéraux à la raison. Sur le moment, la manoeuvre est payante. Mais elle n'est pas du goût de la majorité bourgeoise du parlement, qui, une fois remise du choc, s'empresse de lui mettre de nouvelles requêtes de baisses d'impôts dans les jambes.

Conscient que son état de grâce appartient au passé, «Mr Harmony» compte aujourd'hui sur ses talents consensuels pour signer l'armistice avec ses amis politiques. Deux ans après le tournant de février 1999, deux ans, sans doute, avant son départ du gouvernement, il espère reprendre le contrôle des opérations. Il dispose d'un argument de poids: c'est à cause de l'indiscipline des politiciens durant les périodes de vaches grasses que le déficit fédéral a plongé dans le rouge vif au début des années 90. Mais ce mois de février 2001 s'annonce sans doute plus ardu que tous les autres.

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