Il est toujours là. Dans les moments les plus joyeux et ensoleillés comme lorsque seule une poignée de militants grelottent sous la bise, quand les sondages incitent au sourire ou au contraire à la déprime, Marc Sutter est inévitablement au premier rang dès lors qu'il se passe quelque chose sur la scène du combat pour l'Europe. D'autres y contribuent, s'y associent, paient plus ou moins spontanément de leur personne. Ils ne sont jamais que des compagnons de route. Marc Sutter, lui, est l'âme du mouvement. Le président du NOMES, l'organisation qui est parvenue à fédérer une galaxie de mouvements pro-européens, a partagé depuis des années les espoirs comme les déconvenues de la politique d'intégration. Il a été notamment de tous les hauts et de tous les bas qui ont marqué au fil des années le parcours de l'initiative «Oui à l'Europe!».

On l'a vu à l'oeuvre lorsqu'il s'est agi d'essayer vainement de faire passer un contre-projet à l'initiative, contre l'obstination d'une majorité du Conseil des Etats. D'autres ont pu, à cette occasion, déplacer plus d'air que lui quand les augures s'annonçaient favorables. Mais l'on a observé sa constance et sa persévérance, sa présence dans la continuité. Il était là le jour où les militants du NOMES ont brisé, pleins d'entrain et de confiance, un gros bloc de glace sur la place Fédérale pour symboliser la décongélation de la demande d'adhésion. Il était encore là peu avant Noël lors du coup d'envoi officiel de la campagne, après les déconvenues essuyées au cours de l'été, dans un climat plutôt tristounet qui trahissait un cruel manque de moyens. Son image a été indissociable, au cours des derniers mois, de celle de l'initiative. On serait même porté à croire qu'il ne fait que cela, en quoi on se tromperait lourdement. S'il paraît parfois se confondre avec la cause européenne, il est en effet loin de s'y limiter.

Marc Sutter est doublement atypique, en ce sens qu'il est un radical atypique influent. D'ordinaire, un élu du parti radical perd en inflluence à mesure qu'il se marginalise et finit par ne plus exister qu'en tant que radical marginal. Plus les medias sont réceptifs à ses coups de gueule, et moins il pèse en réalité, au sein de son parti comme sur la scène politique nationale. Marc Sutter ne pèse certes plus très lourd au sein de parti, où il n'est capable d'emmener, de cas en cas, qu'une maigre minorité. Mais il n'a rien perdu, bien au contraire, de son poids spécifique, ni de son énergie et de sa force de conviction, sur une orbite beaucoup plus large, au service des ses causes favorites: l'Europe, l'énergie, les handicapés.

Quand Marc Sutter est élu au Conseil national en 1991, il a déjà une longue carrière politique derrière lui. Il préside cette année-là le Grand Conseil bernois où il siège depuis 1986. Mais c'est cette nouvelle élection qui propulse l'avocat biennois sur la scène politique nationale. Il est le premier élu aux Chambres à se déplacer en fauteuil roulant. Un élu qui a commenclé par exiger de pouvoir être traité comme tout le monde, c'est à dire d'avoir à sa disposition des aménagements nécessaires pour pénétrer dans le Palais fédéral par la grande porte, et non par le détour d'un obscur monte-charge.

L'un des grands combats de Marc Sutter sera du reste d'emblée celui qu'il mènera en faveur des siens. Il est aussi à leurs côtés sur la place Fédérale lorsqu'il s'agit de manifester contre les discriminations dont ils sont victimes. Le seul politicien suisse en chaise roulante ne manque pas une occasion de dénoncer tous les obstacles matériels et architecturaux, les chicanes et les petites difficultés qui compliquent à l'envi la vie des handicapés. Il s'en prend également au peu d'ouverture manifestée par l'administration fédérale et les grandes régies concernant l'accueil et la promotion des handicapés. Il a surtout porté la question sur le législatif et le constitutionnel, en déposant une initiative qui garantisse une réelle égalité des droits pour les handicapés et l'interdiction des discriminations à leur endroit. Dans ce domaine-là, Marc Sutter s'est également engagé dans une bataille douloureuse et un combat personnel contre le président de la Fondation suisse pour les paraplégiques, Guido Zäch, conseiller national comme lui, qu'il accuse de gestion déloyale et d'abus de confiance.

Avec la question européenne pour autre cheval de bataille, Marc Sutter n'a certes pas choisi la cause la plus facile ni la plus gratifiante. Mais au moins celle-ci s'inscrit-elle dans la continuité d'une lutte contre l'adversité. C'est à 19 ans qu'il est victime au volant de sa voiture d'une sortie de route et de plusieurs tonneaux, qui le privent de l'usage de ses jambes, mais pas de sa mobilité et surtout pas de sa volonté. On le voit partout, et il est allé partout de par le monde, toujours bronzé, élégant et pressé. Son handicap ne l'empêche pas d'être un sportif accompli et de pratiquer entre autres le ski nautique. Etudes de droit, carrière d'avocat notaire, carrière politique, il a réussi tout ce qu'il a entrepris. Au Palais fédéral, on s'est s'est rapidement habitué au glissement feutré de son fauteuil, qu'il manie avec autant de dextérité que de vélocité.

Politiquement, il lui a fallu un peu de temps pour y faire sa place. Il en faut pour

se faire respecter et prendre au sérieux quand on affiche une indépendance d'esprit qui pousse à prendre le contrepied des positions défendues par une très large majorité de

son parti. Marc Sutter a pris ses distances avec la majorité radicale représentant les milieux économiques. Il a acquis une image de contestataire et d'adversaire des pouvoirs établis, en prenant position contre l'achat des F/A-18. Ce partisan convaincu des énergies renouvelables a également à son actif d'avoir persuadé une partie des rangs bourgeois d'accepter une taxe sur l'énergie, en votant avec la gauche et les Verts contre l'UDC.

Le combat mené pour l'initiative «Oui à l'Europe!», avec laquelle il s'est si étroitement identifié, risque néanmoins de le marginaliser durablement à l'avenir. Marc Sutter a toutefois un avantage par rapport à d'autres élus dans la même situation. N'étant pas Romand, il n'est donc pas doublement minoritaire au sein de son parti.

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