Revue de presse

Foire d’empoigne pour remplacer Jean-Claude Juncker à Bruxelles

Le grand «mercato» a très mal commencé pour la répartition des postes clés de l’Union européenne. Angela Merkel et Emmanuel Macron ne sont pas sûrs d’être d’accord. Et il s’agit de ne pas ouvrir une crise institutionnelle au moment où l’UE doit se réformer

Les délicates négociations engagées au sommet européen de Bruxelles pour trouver une personnalité acceptable pour la présidence de la Commission ont échoué jeudi, et un sommet de crise a été convoqué pour le 30 juin. «Il n’y a eu de majorité sur aucun candidat. Je vais poursuivre les consultations», a annoncé dans la nuit de jeudi à vendredi le président du Conseil, Donald Tusk, à l’issue de la première journée du sommet, ajoutant qu’il fallait aux postes clés de l’exécutif un mélange de personnalités «reflétant la diversité de l’UE».


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«Quatre fonctions sont au cœur des discussions», précise le site Touteleurope.eu: «Présidence de la Commission européenne, du Conseil européen, de la Banque centrale européenne et haut représentant pour les Affaires étrangères. Sans compter que le futur président du Parlement européen doit être élu début juillet par les eurodéputés, et que ce poste pèse également dans la balance.»

Voilà pour la rhétorique institutionnelle. Mais en réalité, «le nœud du blocage», que repère Courrier international avec une bonne majorité de la presse européenne, c’est «l’affrontement entre Emmanuel Macron et Angela Merkel», qui sont «à couteaux tirés pour savoir qui devrait prendre la place de Jean-Claude Juncker pour les cinq prochaines années», explique le Daily Telegraph. Le Luxembourgeois s’en amuse d’ailleurs:

La très respectée Michèle Cotta, dans Nice-Matin, confirme: «Les choses commencent mal.» Le couple franco-allemand «se boude»: «Angela Merkel […] ne rate pas une occasion, depuis plusieurs semaines, de mettre l’accent sur «les différences de mentalité», sur «les confrontations» entre elle et le président français. Emmanuel Macron n’a guère caché, depuis 2017, et sans prendre de gants, qu’il entendait jouer un rôle primordial dans la construction européenne, qu’il ne s’alignerait pas forcément derrière l’Allemagne pour défendre sa vision. «Emmanuel Macron n’aura pas trop de ce que Mme Merkel elle-même appelle son «charme» pour remonter le courant.»

Les «biffés» de la liste

Quelles étaient leurs positions respectives, que décrit le quotidien britannique? La chancelière allemande insistait pour que «Manfred Weber, le candidat principal du Parti populaire européen de centre droit, soit nommé conformément au processus des Spitzenkandidaten», les prétendants des partis, alors que le président français, lui, «affilié au parti libéral européen», était «le dirigeant européen le plus influent qui cherche à abandonner» ce système pour «réaffirmer le droit» de ces mêmes dirigeants «de choisir le président de la Commission». D’ores et déjà, Frans Timmermans pour les socialistes et Margrethe Vestager pour les libéraux sont écartés. «Tombés au champ d’honneur» avec Weber, écrit Le Soir de Bruxelles.

Le Point, à ce propos, livre une longue mais passionnante analyse de cette «invention politique» qu’est le Spitzenkandidat, puisqu’elle «ne repose pas sur les traités en vigueur, lesquels instituent une égalité entre les deux institutions, le Conseil et le Parlement, le premier étant une force de proposition, le second étant la chambre de validation. Si, le 16 juillet prochain, le Parlement refuse d’investir à la majorité absolue le candidat pressenti par le Conseil, on repart au début du processus de consultations et, un mois plus tard, un nouveau nom est proposé au vote du Parlement.»

«Par-delà les égoïsmes nationaux»

Cette Commission, poursuit Le Point, «a été inventée sur les décombres de l’ancienne Société des nations. C’est en vérité un organe qui doit penser l’intérêt général européen par-delà les égoïsmes nationaux. Sa nature profonde est d’être apolitique pour permettre, par son expertise, une analyse de long terme et de dégager un consensus entre les Etats membres. Elle stimule l’Union, mais elle ne peut la diriger seule.»

«Ce rôle originel a été en partie perverti par le fait que les Etats membres y nomment d’anciens hommes politiques […]. Or la Commission doit avant tout remplir une mission technocratique: l’expertise, le recul, la prise en compte du long terme… Si son président est politisé par le système des Spitzenkandidaten, la Commission perd sa relative neutralité et les fonctions qu’elle exerce doivent être revisitées.»

Et «Spitzen-Juncker», alors?

«Et Juncker, alors, direz-vous? N’était-il pas le Spitzenkandidat du PPE en 2014?» Oui, mais le Conseil européen de l’époque a laissé planer une ambiguïté: «De par son passé de premier ministre, sa longévité dans le club très fermé des leaders européens, [il] a pu apparaître […] comme le choix d’un pair, […] connu pour être à la gauche du PPE, autant dire à l’extrême centre du paysage politique européen, au point que [le premier ministre hongrois] Viktor Orban, un de ses collègues du PPE, le traite quasiment de marxiste…»

Mais ça, «c’est une autre histoire». Car depuis 2014, écrit La Voix du Nord, «les situations politiques nationales ont changé, et forcément avec elles celle de l’Union européenne. […] Cette période de bouleversement politique peut signer la fin d’un statu quo imposé jusque-là par les partis traditionnels, trop inféodés aux pouvoirs nationaux. C’est le bon moment pour les plus européens des gouvernants et pour les plus européens des députés de Strasbourg de secouer l’institution»…

… Les Verts et les centristes libéraux constituent une force suffisante pour choisir leurs alliés et donc faire avancer leurs causes

Le choix du nouveau président de la Commission sera donc «une première indication des ambitions européennes». Voilà pourquoi on assiste à cette foire d’empoigne et aux «nombreux désaccords» qu’y voit le site Touteleurope.eu. «Outre le consensus des Vingt-Huit autour de son nom, il doit aussi satisfaire les équilibres politiques du Parlement européen, plus éparpillé que jamais à l’issue du scrutin du 26 mai.» Ce qui affaiblit le principe des Spitzenkandidaten, justement.

Weber: pas l’étoffe

Et voilà pourquoi aussi le conservateur bavarois Manfred Weber, désigné par le PPE «avec le soutien d’Angela Merkel», a été «bien loin de faire l’unanimité». Emmanuel Macron, mais pas seulement lui, considérait que «cet eurodéputé sans expérience ministérielle [n’avait] pas l’étoffe suffisante pour prendre la tête de la Commission. Cité en alternative éventuelle, le Français Michel Barnier, actuel négociateur du Brexit, ne satisfait pas Angela Merkel, qui n’est pas prête à céder à la France la tête de cette institution.»

Reste donc maintenant «à trouver les noms pour chacune des fonctions». France 24 rappelle à ce propos que «l’accord doit respecter des exigences de parité et d’équilibres géographiques. Donald Tusk s’est engagé à faire nommer deux femmes. «Heureusement que les frais d’itinérance ont été abolis dans l’Union car les téléphones chauffent», a ironisé un diplomate.»

Macron et Merkel se reparleraient

Mais contrairement à ce qu’écrit Michèle Cotta, il semblerait selon cette télévision que «la brouille franco-allemande a été surmontée»: «Le président Emmanuel Macron et Angela Merkel se parlent chaque jour, a confié un de leurs proches. Maintenant, nous savons ce que les Français veulent réellement, a confirmé une source gouvernementale allemande.» N’empêche, la chancelière rit davantage avec Downing Street qu’avec l’Elysée:

La culture du mystère confine au grand art, dans les travées bruxelloises, qui stimule les «tuyaux» qu’on se file entre journalistes. La seule chose sûre, c’est que personne ne recueille pour l’heure de consensus. L’Elysée, cité par Libération sous la fine plume de Jean Quatremer, «à vingt-huit, on ne peut nommer que quelqu’un qui est connu personnellement des chefs d’Etat et de gouvernement, ce qui est le cas de Barnier ou de Lagarde, mais pas de Weber. On ne peut inventer une candidature en une nuit, d’autant qu’il faut s’assurer du soutien du Parlement pour ne pas ouvrir une crise institutionnelle du plus mauvais effet.»


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