Plus qu’un fossé, un précipice. Entre Emmanuel Macron, partisan assumé d’une souveraineté communautaire accrue, et Marine Le Pen, résolue à transformer l’Union européenne (UE) en une «alliance des nations», le choix ne laisse aucune ambiguïté. Une fois élue présidente de la République, la présidente du Rassemblement national a d’ores et déjà annoncé qu’elle se rendrait aussitôt à Bruxelles pour y réclamer un changement radical d’orientation afin de «réformer l’Union de l’intérieur» durant son quinquennat.

Une première mesure est même contenue dans son programme: la sortie unilatérale la plus rapide possible du marché européen de l’électricité… auquel la Suisse, non membre de l’UE, cherche de son côté à s’arrimer. Suivrait, selon Marine Le Pen, une baisse (toujours unilatérale) de la contribution française au budget communautaire. Puis un référendum pour inscrire dans la loi fondamentale la supériorité du droit constitutionnel français sur le droit européen, à l’image de ce que réclament aujourd’hui les gouvernements polonais et hongrois, en guerre juridique avec la Commission.

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Un scénario catastrophique

Ces annonces contrastent en surface avec son objectif de sortie de l’euro affiché lors de la présidentielle 2017. La candidate d’extrême droite jure même, comme elle l’a fait durant le débat télévisé du 20 avril, qu’elle ne veut pas voir la France quitter l’Union. Soit. Mais les faits sont têtus. Résolue, simultanément, à mener une offensive contre l’architecture institutionnelle actuelle de l’UE et à mettre un terme à toutes les coopérations avec l’Allemagne (qui, selon elle, impose ses visées économiques et industrielles à la France, traitée en vassale), Marine Le Pen engagerait de fait, si elle sortait victorieuse des urnes dimanche, une confrontation assurée de fragiliser le fonctionnement à 27 dans le contexte dramatique de la guerre en Ukraine. La France, pays fondateur du Marché commun, se retrouverait de facto en rébellion, à la recherche de partenaires pour faire prévaloir ses vues. Le Conseil européen, qui regroupe les chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE, deviendrait un champ de bataille. L’hypothèse d’un futur Frexit, un départ de la France de l’Union, ne pourrait plus être écartée.

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A quelques heures de l’ouverture des bureaux de vote français, ce scénario serait catastrophique, y compris pour la Suisse. L’exemple du Brexit a en effet montré combien ce type de divorce, qui plus est en période de fortes convulsions internationales, débouche sur une cascade de crises, d’incertitudes, de démagogie et de surenchères, toutes sources d’instabilité. Les électeurs français sont bien sûr libres de décider, à la majorité, de s’engager sur cette voie qui aurait d’immédiates répercussions économiques et financières pour l’ensemble du continent, et ferait à coup sûr le jeu de la Russie de Vladimir Poutine. Mais ils ne peuvent pas prétendre en ignorer les possibles conséquences. Ils ont bien rendez-vous ce dimanche, dans l’isoloir, avec le destin de notre Europe. Au fond des urnes.

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