Les idées pseudo-religieuses défendues par Anders Breivik, l’auteur du massacre commis cet été en Norvège, m’interpellent profondément. Le long manifeste de 1500 pages, enfantin, mal construit et sans perspective, n’est pas uniquement l’œuvre d’un déséquilibré. Sa détestation de l’Islam, du multiculturalisme, de la démocratie, des théories de réchauffement climatique, de l’ONU, de l’UE, du féminisme et des églises protestantes prennent leur source dans le fondamentalisme américain.

En Europe nous sommes largement protégés de ce type de fondamentalisme (ou conservatisme). Mais ces idées ont une assise importante aux Etats-Unis, à commencer par les candidats républicains à la présidence. Par exemple, Michelle Bachmann croit qu’elle a été choisie personnellement par Dieu pour défendre l’agenda de l’extrême droite. Rick Perry, le gouverneur du Texas, a été financé par l’«American Family Association» pour une journée de prière à Houston qui a réuni 30 000 personnes. Cette organisation milite contre l’avortement, les droits des homosexuels et contre la présence des autres religions. Ce qui constitue, en d’autres termes, l’agenda de Breivik.

Le fondamentalisme protestant dans ce pays, lequel n’a rien de protestant, est un danger réel et bien présent. Pendant plusieurs années, les conservateurs «chrétiens» ont eu une grande influence sur le Parti républicain. Ce danger devient plus aigu avec la montée du mouvement Tea Party. Incompréhensible pour les Européens, cette culture s’érige contre l’avortement, l’homosexualité; elle soutient le créationnisme, la peine de mort et le lobby des armes personnelles.

On retrouve la trace du fondamentalisme américain au début du XXe siècle. Ce courant est apparu en réaction au libéralisme, soutenant l’infaillibilité des textes bibliques que leurs membres tiennent (de manière erronée) comme étant des enseignements chrétiens traditionnels. Ainsi de leur point de vue l’Univers a été créé en six jours. Les fondamentalistes américains sont aujourd’hui bien plus extrémistes que tout ce que l’on a pu dire sur eux en Europe. Ainsi leur pouvoir et leur détermination sont constamment sous-estimés par nos politiciens et leaders religieux.

Le protestantisme traditionnel pense que la Bible «contient» plutôt qu’elle «est» la Parole de Dieu et utilise une sorte de hiérarchie d’autorité parmi les livres de la Bible: d’abord les Evangiles, puis les Epîtres. L’Ancien Testament est subordonné au Nouveau. Chez les fondamentalistes, l’infaillibilité littérale de la Bible enseigne que n’importe quel texte pris n’importe où dans la Bible peut être sorti hors contexte pour produire des arguments, qui de fait n’ont plus rien à voir avec les enseignements chrétiens. Pour les gens simples, ces mots ont une autorité parce qu’ils sont issus de la Bible.

Le monde, pluriel par nature, est aux yeux des fondamentalistes très simple. Ils désirent le convertir à une pensée unique, et rejettent l’idée que des gens différents de nous sont capables d’enrichir nos croyances et notre spiritualité.

Le fondamentalisme américain est très clairement la source des idées de Breivik, selon trois critères principaux: l’infaillibilité biblique, l’influence politique, et la sexualité. Aux Etats-Unis, deux personnalités bien connues, feu Jerry Fal­well (né en 1933) et Marion Gordon dit «Pat» Robertson (né en 1930) ont eu une influence énorme sur l’opinion publique américaine. Les deux hommes, télévangélistes à succès, croyaient en l’infaillibilité de la Bible et étaient des supporters des doctrines de l’apocalypse et du millénarisme.

Ils se servaient des médias avec beaucoup d’efficacité pour propager leurs idées politiques. Robertson fit campagne en tant que candidat aux élections présidentielles de 1988. En 1979, Falwell fondait la Majorité morale. Beaucoup de ses éléments rejoignirent la Coalition chrétienne, un très puissant lobby, similaire à l’American Family Association. Tous ces mouvements s’opposent au système d’éducation publique, considéré comme un foyer de sécularisme, d’humanisme et d’athéisme. Le réchauffement planétaire est tourné en dérision. Falwell voulait se débarrasser de l’éducation étatique et la remplacer par des écoles privées administrées par l’Eglise, ou encore mieux, par une éducation dispensée à la maison. Robertson soutenait la «domination chrétienne», un principe en faveur du droit à régner des chrétiens.

De même, Robertson a déclaré que «l’agenda féministe ne concerne pas l’égalité des droits pour les femmes, mais il s’agit d’un mouvement politique socialiste, contre la famille, encourageant les femmes à quitter leurs conjoints, tuer leurs enfants, pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et devenir lesbiennes».

Ces courants condamnent les autres religions: l’hindouisme est «démoniaque», l’islam «satanique». Le nouvel ordre mondial, écrit par Robertson et publié en 1991, est un livre antisémite qui soutient l’existence d’une conspiration juive mondiale. Quant aux églises chrétiennes «libérales», elles sont considérées comme l’Antéchrist. La Majorité morale a fait campagne pour que les juifs et d’autres non chrétiens soient convertis au christianisme.

Je ne vois rien de ce qui est avancé là comme provenant de l’enseignement de Jésus. Cela n’aurait aucune importance si ces idées n’étaient pas soutenues par 15% à 18% de la population américaine environ, et si cela n’avait pas eu autant d’importance sur sa politique étrangère.

Aux Etats-Unis, on ne compte plus les publications millénaristes: récits fictifs de la bataille finale d’Armageddon, La défunte planète Terre de Hal Lindsay, la série Laissés pour compte de Timothy LaHaye, dont cinquante millions d’exemplaires auraient été vendus. Il existe des camps de vacances dont le but est d’endoctriner les jeunes.

Certains d’entre eux sont éduqués uniquement à la maison et on les fait prier pour la nomination de juges au sein d’une Cour suprême «chrétienne», parmi les autres éléments usuels de la doctrine.

A travers ce descriptif on retrouve les sources de la pensée religieuse de Breivik. Le Norvégien était influencé par le fondamentalisme américain: il n’est certainement pas le seul. Il est temps que nos politiciens et surtout nos ecclésiastiques prennent ce danger au sérieux. C’est une vraie menace pour notre civilisation.

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