«Acheter vaut mieux que d'être acheté», exultait la semaine passée l'éditorialiste du Wirtschaftsblatt suite à l'acquisition par le géant autrichien de la brique Wienerberger du Britannique TBB (thebrickbusiness). Réflexe légitime. Les Européens et surtout les Allemands n'achètent plus à tour de bras en Autriche. Pour preuve, l'opération annoncée le 27 septembre par Wienerberger arrive à un moment particulier pour ce petit pays (8,2 millions d'habitants). Aussi loin que les statistiques remontent, c'est la première fois que les investissements de sociétés autrichiennes à l'étranger (environ 42 milliards d'euros) sont supérieurs à ceux de leurs concurrents en Autriche, selon des chiffres révélés à la fin de septembre par le quotidien Kurier. Au moment même où le pays figure parmi les bons élèves de Bruxelles avec un déficit public qui s'élève à 1,3% du produit intérieur brut (PIB) et une dette publique qui représente 65% du PIB en 2003.

Les chiffres sur la croissance réelle ne démentent pas ce dynamisme. Durant les dix dernières années (1994-2003), le PIB autrichien a crû en moyenne de 2,1% contre 1,1% pour la Suisse. Et le chômage s'est élevé à 3,9% contre 3% pour son voisin helvétique.

C'est en premier lieu le partenariat social, spécificité autrichienne, qui a favorisé le rattrapage économique du pays durant l'après-guerre. Un partenariat qui rassemble les représentants des employeurs, issus de la chambre économique (WKO) et de la chambre agraire, et les représentants de l'Union des travailleurs (ÖGB) et de la chambre fédérale des travailleurs. Sa large représentativité explique son pouvoir. Qu'ils se mettent à leur compte ou qu'ils trouvent un travail, les Autrichiens sont liés à l'une de ces organisations par la loi. Aussi puissants que le gouvernement, les partenaires sociaux ne se limitent pas à négocier les salaires, ils agissent bien au-delà. «Ils ont toujours été sensibles à l'évolution macroéconomique du pays. Leurs discussions se sont toujours orientées vers la productivité», souligne un membre de la Banque nationale d'Autriche (OeNB). En panne de réformes, les partenaires sociaux se sont entendus il y a dix ans pour soutenir l'entrée de l'Autriche dans l'Union européenne (UE). «Nous avions le sentiment que tout le pays allait en profiter à moyen et à long terme», se remémore Thomas Delapina, économiste auprès de la Chambre fédérale des travailleurs.

Aujourd'hui, cette adhésion (acceptée le 12 juin 1994 par 66,6% des votants) représente pour tous l'élément déclencheur de la «mutation» de l'économie dans les années 90. La pression extérieure a forcé les choses. «L'adaptation de notre économie nous a coûté un peu de croissance, concède Karl Aiginger, directeur de l'institut autrichien pour la recherche économique (WIFO). Nous avions cependant atteint un point, où le système autrichien ne fonctionnait plus.» Et de citer en exemple le «Lombard Club», ce cartel mis en place par les principales banques. Leurs dirigeants se rencontraient une fois par mois pour fixer le niveau des taux d'intérêt appliqués aux dépôts et aux prêts. Cette pratique, condamnée par la Commission européenne en 2002, se faisait au détriment des entrepreneurs et des consommateurs. «Cela ne posait pas de problème aux syndicats aussi longtemps qu'ils obtenaient des hausses de salaires satisfaisantes dans le secteur», se remémore le chercheur.

En concurrence sur un marché passé de 8 à 350 millions de consommateurs, certains pans de l'économie se trouvent vite sous pression, à l'image de l'agriculture. L'ouverture pousse les prix à la baisse. Elle invite les Autrichiens à innover. Au final, leur production se diversifie et leurs yogourts, par exemple, gagnent leur place sur le marché européen. Deux libéralisations majeures marquent le pays: celles du marché des télécommunications et de l'électricité. «Les prix dans les télécoms ont baissé de 20% à 40%», affirme René Siegl, directeur de l'Austrian Business Agency (ABA), chargé par le gouvernement de promouvoir le pays. «Même s'il ressemble encore un peu à un oligopole, nous avons bénéficié de la libéralisation du marché de l'électricité», observe de son côté Christoph Schneider, économiste à la Chambre économique. Enfin, le pays hérite d'une politique monétaire puis d'une nouvelle monnaie avec l'euro lancé le 1er janvier 2002. On évoque sans nostalgie l'Alpen Dollar, surnom d'un schilling accroché au mark allemand. Ses fluctuations ne pénalisent plus les exportateurs très présents en Italie (8,8% des exportations en 2003), leur deuxième marché après l'Allemagne (31,9%).

A la libéralisation succède une phase de privatisations destinées à améliorer la compétitivité des entreprises publiques, selon ses promoteurs. La prise de contrôle du Creditanstalt par son rival Bank Austria en 1997 précède la vente de la principale banque autrichienne au groupe allemand HVB. Austria Tabak (monopole d'Etat) est racheté en 2001 par le britannique Gallaher. Les autres participations sont aujourd'hui regroupées dans la holding ÖIAG. Son objectif est clair: désengager l'Etat. Sa réalisation n'est toutefois pas simple, comme le prouve le récent rachat avorté de Telekom Austria par Swisscom. Face à une opinion marquée par la fermeture en 2002 de l'usine de pneus Semperit, propriété de l'allemand Continental, le gouvernement avance à pas feutrés, ménageant ses «champions nationaux».

Si l'appartenance à l'Union et la compétitivité attirent les capitaux, l'ouverture des pays de l'Est joue un rôle non négligeable dans les années 90. L'Autriche devient une base avancée pour les multinationales intéressées par ces nouveaux marchés. Rien qu'en 2003, la promotion économique autrichienne a convaincu plus de 80 entreprises étrangères de s'installer, investissant 1,275 milliard d'euros et créant 1819 postes de travail. L'élargissement de l'UE à dix nouveaux membres, depuis le 1er mai, pèsera-t-il sur le pouvoir de séduction du pays? «Nous allons réformer notre fiscalité pour rester compétitifs», avance René Siegl. L'impôt sur les sociétés passera dès le 1er janvier 2005 de 34% à 25%. Les sièges des sociétés bénéficieront de plus d'un nouveau modèle d'imposition qui leur permettra d'imputer aux résultats d'une société mère en Autriche les pertes de filiales étrangères. Après ces aménagements, l'Autriche sera aussi compétitive sur le plan fiscal que la République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie, relève une étude de KPMG rendue publique fin septembre.

L'élargissement comble aussi les plus entreprenants que sont les banques et les assurances. «Elles ont eu l'œil pour saisir les bonnes opportunités», note un observateur étranger. Entre 1992 et 2003, l'Autriche a investi au total 17,378 milliards d'euros en Europe de l'Est, selon le WKO. «Il existait des liens profonds entre l'Autriche et ses voisins. Ses réseaux se sont réactivés», témoigne Karl-Heinz Nachtnebel de l'Union des travailleurs. Les destinations affichées au départ de Vienne confirment cet intérêt. L'aéroport dispose avec Francfort du plus important réseau en direction de l'Europe de l'Est. Actionnaire de Ukrainian Airlines (22,5%), Austrian s'intéresse à Malev Hungarian Airlines, Air Bulgaria et depuis quelques jours à Slovak Airlines. Un appétit qui répond à la demande autrichienne.

Prête à profiter de ces 105 millions de nouveaux consommateurs, l'Autriche a obtenu des garanties pour protéger ses travailleurs de tout dumping salarial. Le pays bénéficie d'une période de transition de sept ans destinée à limiter l'arrivée des demandeurs d'emploi venus de ses nouveaux partenaires européens. Sur le plan économique, le WKO table sur un taux de croissance supplémentaire de 0,32%. De quoi permettre à la conjoncture autrichienne de rester vigoureuse.

Seule ombre au tableau à l'écoute de certains, l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle coalition composée des conservateurs (ÖVP) et du Parti de la liberté de Jörg Haider (FPÖ) en 2000 qui fragilise le partenariat social. «Tout le monde a beaucoup appris l'année passée», estime Karl-Heinz Nachtnebel de l'Union des travailleurs. Pour la première fois depuis 1945, une entreprise d'envergure – la société nationale des chemins de fer (ÖBB) – s'était mise en grève pour protester contre les mesures de restructuration envisagées par le gouvernement.

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