La Finlande s'est engagée dans une restructuration quasi permanente de son système de retraites depuis plus de dix ans. On ne compte plus le nombre de réformes. La dernière en date, qui est aussi la plus vaste, entrera en vigueur l'an prochain. L'axe de poussée est toujours le même: retarder le moment du départ à la retraite réel des salariés (59 ans actuellement) et consolider l'assise financière du système.

Les divers régimes très généreux introduits au fil des ans pour favoriser la sortie du marché du travail bien avant 65 ans sont peu à peu rendus moins attrayants voire supprimés. Les bases de calcul des rentes sont globalement revues à la baisse, notamment les mécanismes d'indexation. A partir de 2010, les nouvelles rentes seront automatiquement rabotées si l'espérance de vie s'accroît. La rente de base universelle – comparable à l'AVS – a été abolie. Elle n'est plus versée, à titre complémentaire, qu'aux personnes n'ayant pu accumuler le droit à une rente suffisante par leur travail dans le cadre du régime de retraites principal (lié au salaire). L'âge de la retraite officiel (65 ans) s'apprête à être abandonné. La sortie du marché du travail sera libre entre 63 et 68 ans, mais l'incitation à travailler longtemps sera forte. Dans le calcul des rentes, chaque année de travail accomplie après 62 ans comptera 2,3 à 3 fois plus que celles effectuées plus tôt.

La prolongation de la vie active a aussi été promue par de vastes campagnes d'information et d'éducation saluées internationalement. Des pop stars locales ont notamment été associées à ces projets visant à valoriser dans l'opinion l'image des personnes âgées et de leur travail, mais aussi à encourager les entreprises à aménager l'environnement de travail. L'impact de ces programmes est contesté en Finlande même. Mais l'une de ses vertus certaines aura été de «préparer les esprits à des réformes difficiles», souligne Matti Sihto au Ministère du travail.

En Finlande, les retraites sont «la chose» des partenaires sociaux et non du monde politique. Ce sont eux qui les financent exclusivement. Quoique basée sur le système de répartition, la gestion du système d'assurance est en mains d'institutions privées. C'est à l'initiative même des partenaires sociaux que le système avait vu le jour en 1962. Et tout projet concret de modification provient d'eux. «Au parlement, on ne fait que changer des virgules», souligne le député libéral Pehr Löv.

Ce sont donc les intérêts sur le marché du travail qui président aux négociations et non le clivage gauche-droite. Les milieux patronaux ont, en l'occurrence, à faire face à forte partie. Le taux de syndicalisation atteint 80%. Mais s'ils sont puissants, les syndicats finlandais sont aussi très pragmatiques. Ou «reasonably reasonable», comme le formule joliment Johan Åström, de la plus grande organisation patronale (TT). Durant les vastes négociations qui ont débouché sur la réforme de 2005, «la ligne de fracture principale ne se situait pas entre TT et le principal syndicat (SAK), mais entre les différents syndicats», souligne Hannu Uusitalo, le directeur du Centre de pensions finlandais. Autrement dit, la question était moins de savoir s'il faut prendre des mesures douloureuses mais qui en supporterait le poids: les professions à bas niveau de formation ou les professions académiques.

Sur la nécessité même de réformer le système, tout le monde est d'accord depuis longtemps. Les syndicats admettent l'explosivité de la situation démographique et la nécessité d'allonger la durée de la vie active. Le problème est spécialement aigu en Finlande. Le baby-boom y a été vigoureux et précoce. Avant 2008, il y aura plus de sorties que d'entrées sur le marché du travail. Une réalité qui est vécue de manière particulièrement sensible dans un pays «épargné» jusqu'ici par les grands brassages culturels. «Nous devrons nous habituer à une immigration du travail plus importante. Il faudra pour cela investir dans la compréhension de la multiplicité et de la différence», commente pudiquement Matti Sihto.

Forgé au début des années 90, le consensus de fond sur les retraites est aussi issu de la colossale récession qu'a traversée la Finlande dans la foulée de l'effondrement du grand voisin soviétique. En quelques mois, le taux de chômage était passé de 4 à 17%. Tout était bon alors pour relancer la machine économique. En 1993, les syndicats avaient ainsi accepté que les salariés contribuent aussi au financement des retraites – qu'assumaient jusqu'alors exclusivement les employeurs. Un changement déterminant. «Depuis, les syndicats ont aussi un intérêt direct à garder les coûts du système aussi bas que possible», souligne Johan Åstrom. C'est d'autant plus vrai qu'en Finlande, le système ne peut produire de déficits: quand les coûts augmentent, les cotisations suivent (quasi) automatiquement.

Un consensus clé dans l'ensemble des réformes porte sur le fait que les personnes âgées d'aujourd'hui doivent être largement épargnées. Il y a un énorme fossé culturel et d'éducation en Finlande entre les gens nés avant et après les années 60. Comme le souligne Kaija Kallinen, du Syndicat SAK, «un consensus n'aurait pas été possible sans des clauses de protection importantes» pour les générations de la Finlande prémoderne, presque exclusivement agricole. Beaucoup de réformes sont donc assorties de délais transitoires très longs. Un «luxe» que la Finlande peut se permettre en raison d'une autre particularité. Le système de pension étant jeune, le nombre de retraités est encore assez bas par rapport aux actifs. Cela a permis d'accumuler des réserves considérables dans le système qui permettront d'assurer une transition relativement douce jusqu'à ce que les réformes déploient tous leurs effets… dans un quart de siècle.

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