Opinions

Football, fin de parcours. Par Laurent Wolf

La bataille sans merci que se livrent en ce moment Media Partners – qui relaie les intérêts de quelques géants de la télévision privée – et l'Union européenne de football association (UEFA), n'est pas une simple querelle des anciens et des modernes. Même si l'UEFA parvient à proposer aux grands clubs l'organisation d'une épreuve européenne satisfaisante pour leurs ambitions financières tout en la maintenant dans le giron de l'institution sportive qui regroupe les professionnels et les amateurs, le visage du sport le plus populaire du monde sera définitivement changé.

Car le projet de l'UEFA intégrera nécessairement le nerf du projet de Superligue: la production d'un spectacle capable de drainer régulièrement les millions et les millions de téléspectateurs – dont on a pu observer la ferveur et l'assiduité pendant la dernière Coupe du monde. L'enjeu: l'argent, beaucoup d'argent.

On voudrait pouvoir souhaiter que la gestion du sport reste entre les mains des sportifs; et que le plaisir du spectacle soit la prolongation du plaisir que chaque footballeur occasionnel ou régulier – mais amateur – a pu éprouver sur une pelouse ou en shootant contre une porte de garage. Mais ce souhait est désormais dépassé. Le jeu pratiqué par des centaines de millions d'hommes et de femmes sur toute la planète est déjà différent de celui que pratiquent les plus grands joueurs du monde, dont les performances sont d'autant plus fascinantes qu'elles sont inaccessibles.

On voudrait pouvoir être certain que les instances actuelles du football sauront préserver les règles universelles du jeu, et refuseront de les adapter aux exigences du spectacle télévisé. Le projet de Superligue est choquant, parce qu'il se propose de rassembler une vingtaine de clubs, sélectionnée pour d'autres raisons que des raisons sportives, sans promotion, ni relégation. L'argent, encore l'argent.

Or, les plus grands clubs sont déjà capable de faire la différence avant le début des compétitions, par le pouvoir financier qui leur permet de recruter les meilleurs joueurs. La superligue existe déjà. Il suffit de l'organiser. Mais ceux qui ont la charge générale du football ont montré que leur capacité de réaction est bien moindre que celle des investisseurs.

L'année 1998 restera dans les annales de l'histoire du sport. Deux fois, les fédérations traditionnelles – du football, du cyclisme et de l'athlétisme, en particulier – on trahit leur myopie et leur lenteur. Dans la course à la restructuration économique comme dans la course au dopage, elles ont pris une longueur de retard. Elles réagissent vigoureusement. Mais pour reprendre l'avantage, il leur faudra plus que la volonté de reprendre les choses en main. Car, si elles sont incapables de proposer une nouvelle vision du sport de haut niveau, il leur faudra composer avec les puissances du spectacle et avec les sorciers qui les alimentent en super-sportifs.

Et nous n'auront plus qu'à nous asseoir benoîtement devant nos écrans de télévision pour y contempler des hommes et des femmes qui ne nous ressemblent plus.

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