Le football professionnel est-il une activité économique comme une autre? La réponse est non si l’on en juge par les privilèges dont il a bénéficié, un peu partout en Europe, pour se sortir le moins mal possible de la pandémie de Covid-19. C’est pourtant cette crise sanitaire, qui oblige les équipes au quasi-huis clos depuis près d’un an, qui a convaincu 12 clubs européens de précipiter la création depuis longtemps annoncée d’une Super League indépendante de son organisme de tutelle, l’UEFA.

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En décidant unilatéralement et sur des critères très discutables de s’affranchir des règles du monde sportif (la méritocratie, l’égalité des chances, l’aléatoire) pour ne plus soumettre leur activité qu’à des principes économiques, les sécessionnistes, rebaptisés «The Dirty Dozen» par la presse britannique, se sont aliéné l’Europe du football avec une unanimité contre eux sans doute jamais atteinte.

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Le risque de cette compétition privée est de couper le football d’élite non seulement de sa base mais de tout le reste de la pyramide. On peut rêver d’une «NBA du football» mais la ligue de basket américaine fonctionne sur d’autres registres (le sport scolaire et universitaire) et dans un autre contexte (un championnat bien supérieur à tous les autres) qui ne sont pas transposables en Europe.

Toute la semaine dernière, Le Temps a exploré les nouveaux défis du sport. La création de la Super League répond à certains d’entre eux, comme la bataille pour l’attention ou l’adaptation aux modes de consommation de la génération Z. Elle échoue par contre à donner du sens à son activité, une notion pourtant fondamentale.

La Super League garantit à ses membres plus d’argent, qu’ils dépenseront comme avant pour payer toujours plus les joueurs (et leurs agents), parce que, bientôt, les joueurs seront plus importants que les clubs et que ceux-ci lâcheront à leur tour du lest pour garder le contrôle. Elle promet au public plus de grandes affiches, mais celui-ci s’en lassera, comme il s’est lassé des formules précédentes chaque fois qu’elles rognaient sur l’incertitude et l’espoir.

Deux de ces clubs, Liverpool et le Real Madrid, se sont affrontés mercredi passé en Ligue des champions. Un match insipide (0-0), malgré les stars et les palmarès. Juste avant, la RTS a diffusé Kriens-Servette en Coupe de Suisse. Il était filmé par une caméra à hauteur d’homme, et on put y voir un mauvais terrain, un Servette minimaliste, un libéro de Kriens avec 10 kilos de trop, des gens derrière le grillage. C’était moins bon, bien sûr, mais le football touchait là à sa dimension humaine, sociale et culturelle quand la Super League ne promet qu’un produit de consommation haut de gamme.

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