Age adulte, âge mûr, âge viril... Les mots pour le dire hésitent, ne se recoupent qu'en partie, et les frontières pour le délimiter sont mouvantes.

L'âge viril des Romains s'atteint au moment de quitter la toge prétexte des enfants et de revêtir la toge virile, c'est-à-dire à 16 ans. Au XVIIIe siècle, Buffon le fait commencer au moment où se terminent les modifications liées à la puberté, c'est-à-dire pour lui, «avant trente ans». Des nomenclatures plus récentes le situent après l'âge adulte, au début de la décrépitude.

Au VIIe siècle, Isidore de Séville situe l'âge mûr à 49 ans, après une longue jeunesse entamée à 28 ans. Au XVIIe, le lexicographe César-Pierre Richelet le voit faire place à la vieillesse dès 40 ans.

Plus près de nous, Simone de Beauvoir a 21 ans en 1929 lorsqu'elle estime entrer dans la force de l'âge, et 31 ans lorsque la guerre l'en fait sortir. De quoi surprendre beaucoup de nos contemporains qui se considèrent comme des jeunes pousses jusqu'à la quarantaine et invoquent toujours la force de leur âge passé la soixantaine.

Plus que des variations dans les représentations du mitan de la vie, ces différences disent la grande diversité des bornes qui peuvent en baliser le territoire: rites de passage faisant entrer les adolescents pubères de plain-pied dans la société des adultes, mariage, fin d'une formation, accès au travail, aux responsabilités, à la parentalité...

Ces balises, dont l'énumération n'est pas exhaustive, peuvent en outre coexister et sont elles-mêmes mouvantes. L'âge au mariage, par exemple, peut passer de 14 à 26 ans à différents moments du Moyen Age.

La transmission du patrimoine, qui fait le chef d'exploitation agricole - une autre définition de l'homme mûr -, dépend de l'espérance de vie et des pratiques de donations entre vifs. Ces dernières varient fortement, tout au long de l'histoire, d'une région à l'autre.

La formation s'allonge - on le sait - depuis le XVIIe siècle. Quant aux rites de passage, on note actuellement l'effacement progressif du plus solide d'entre eux: l'école de recrues dont on a assez dit qu'elle faisait des adolescents des hommes (mûrs? forts? virils?). Mais, avant de s'affoler, il faut se rappeler qu'il n'existe sous cette forme que depuis le XIXe siècle.

Une autre frontière mouvante est dessinée, depuis la même époque, par les âges de majorité. Jamais concordants: la majorité sexuelle est en général inférieure à la majorité civile, laquelle est restée longtemps supérieure à la majorité pénale. Elles ont, en outre, bougé avec une tendance générale à la baisse dans un monde où tout le monde déplore par ailleurs un recul de la maturité.

Cela ne signifie pas qu'on ne sache pas ce qu'est un adulte. La force de l'âge se mesure avec d'autres instruments que le passage du temps. Le prix du sang, qui permettait chez les Wisigoths de racheter le meurtre, est à son plus haut cours chez les hommes de 20 à 50 ans, les femmes de 15 à 40 ans occupent le deuxième rang.

Une indication dont il faut relativiser le côté chiffré quand on sait que peu de personnes alors connaissaient leur âge avec certitude mais qui révèle un détail important: la maturité est affaire de genre.

Beaucoup de femmes n'ont jamais accédé à l'autonomie qui représente un des attributs essentiels, à nos yeux, de l'âge adulte. Mais d'autres, suivant les aires géographiques et les époques, se sont vu reconnaître le droit d'accéder au trône, d'avoir un métier et d'en encaisser les revenus, de succéder à leurs maris défunts à la tête de leur famille, voire de leur atelier.

Elles ne sont pas les seules que leur statut social confine, dans certains cas, dans une sorte d'éternelle minorité. Philippe Ariès a montré comment jusqu'au XVIe siècle, les mêmes mots pouvaient désigner indifféremment un enfant ou un serviteur et comment les mêmes caractéristiques morales leur étaient attribuées. Plus tard, les pauvres, les vagabonds et les vieillards enfermés dans les hôpitaux ne seront pas traités très différemment des enfants.

Affaire d'appartenance sexuelle et de statut social, l'âge mûr est aussi une question de perspective. Il constitue un sommet, une conviction qui s'accentue à l'époque moderne, au fur et à mesure qu'émerge une figure plus typée du vieillard. L'angoisse en devient donc une composante essentielle: à partir de là, il va falloir se résoudre à décliner.

Des fontaines de jouvence médiévales à la botuline en passant par la pierre philosophale, le sérum de Bogomoletz et la cellulothérapie du docteur Niehans, le rêve de prolonger indéfiniment l'apogée a fait beaucoup courir - et gagner pas mal d'argent. Il tend aujourd'hui encore à brouiller l'autre frontière, celle de la sortie.

Formellement, elle n'a jamais été aussi précise. Elle se franchit à l'âge de la retraite, soit, en Suisse, à 65 ans pour les hommes et à 64 ans pour les femmes. Mais ceux qui la passent refusent le plus souvent de la considérer comme un renoncement à la force ou aux vertus de la maturité. Il faut dire qu'ils sont sans doute en meilleur état physique que les quadragénaires de la Renaissance.

Mais la vraie difficulté est ailleurs: l'âge mûr ne s'observe pas. C'est lui qui observe. Il est, comme le relève ci-contre l'historienne Aline Charles, la référence muette des définitions apportées aux autres âges: enfance, adolescence, vieillesse, sénilité.

Faire une histoire de la force de l'âge équivaudrait donc, d'une certaine manière à faire toute l'histoire: des travaux et des jours, de la guerre et de la paix, des hommes et des femmes.

C'est trop, bien sûr. Aussi l'avons-nous interrogée plutôt sur cette manie de découper la vie et l'histoire en âges toujours plus fins et plus précis.

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