La forêt a grignoté 600 km2 en onze ans? Mais que fait la police? L’information récemment transmise par l’Office fédéral de l’environnement et l’Institut fédéral de recherches WSL est extraordinaire.

D’abord, les médias qui l’ont reprise n’ont en général établi aucun lien avec un autre envahisseur patenté: l’urbanisation. Pourtant, et pour le coup, celle-ci vacille sur son piédestal. Rapportée à l’indicateur du m2 par seconde, l’urbanisation ne ferait tout simplement plus le poids. Avec 0,8-0,9 m2/s référencé depuis les années 1970, elle atteindrait tout juste la moitié de la performance de la forêt, dont la progression affiche un indice autrement plus fringant de 1,71 m2/s.

Tirés de leur contexte, ces chiffres entraînent toutefois un raisonnement boiteux. Le dépouillement des données pour la statistique suisse de la superficie de l’utilisation du sol, sur laquelle est fondée le fameux 0,8-0,9 m2/s imputable à l’urbanisation, est en cours. Des résultats provisoires sont disponibles pour 13 cantons: or ils signalent une perte de la surface forestière de 10 km2 environ entre la dernière campagne de mesures de 2004/09 et celle de 1992/97. Imaginer qu’une extension de la forêt de 610 km2 serait survenue dans les 13 cantons dont les données restent à traiter est d’autant plus audacieux que, selon cette même statistique, les surfaces boisées n’ont augmenté que de 170 km2 sur l’ensemble de la Suisse, entre 1979/85 et 1992/97.

Il est peu vraisemblable de penser que le comportement de la forêt aurait à ce point changé en un si court laps de temps. Les données sont-elles erronées? Pas sûr. Posons plutôt l’hypothèse de différences importantes quant aux définitions, méthodes et techniques sollicitées pour les relevés. Cette hypothèse pose au moins deux questions.

La Suisse est-elle, avec son urbanisation de 0,8-0,9 m2/s, un pays vertueux dans le concert européen face, par exemple, aux 2 m2/s de la Belgique ou aux 4 m2/s du nord de l’Italie? Ou, au contraire, notre statistique nous ferait-elle sous-estimer notre urbanisation? A entendre les arguments de celles et ceux qui voient la Suisse crouler sous le béton, il y a tout de même de quoi être surpris.

Car au final, ladite urbanisation couvre en effet seulement 7% de la superficie totale du pays. Sans même parler du principe économique de l’avantage comparatif plaidant pour une urbanisation accrue de notre pays, il y a lieu de relever que la population suisse est en croissance. Il est alors raisonnable de concevoir que cette croissance génère de l’urbanisation.

Et nous serions assez modestes en la matière: les statistiques les plus récentes de l’Office fédéral indiquent que la production de logements a été moindre en 2009 qu’en 2008 et que dans ce même laps de temps le marché de la location résidentielle s’est encore davantage tendu, avec un taux de vacance passant de 0,97 à 0,9.

D’où nous vient alors cette représentation d’une Suisse en voie d’urbanisation totale, au point de nous empêcher d’apprécier l’«enforestation», qui marque notre environnement tout aussi durablement? Peut-être est-elle porteuse d’un préjugé anti-urbain, voire d’un sentiment nationaliste selon lequel la barque serait pleine.

Je ferais volontiers une autre hypothèse. Et si cette représentation était due au succès de l’aménagement du territoire? Elle provient peut-être des paysages que nous traversons quotidiennement à pied, à vélo, en bus, en tram, en train ou en voiture. Ne témoigne-t-elle pas alors de notre savoir-faire? Nous avons su, comme nous le souhaitions, localiser les zones à bâtir à proximité des axes et des accès aux différents modes de transport!

Conscient que cette analyse a de quoi surprendre, je conclurai d’une manière plus orthodoxe en faisant référence au tiers absent… à savoir, le perdant, l’agriculture. Qu’il s’agisse d’urbanisation ou d’enforestation, les gains en superficie se font à son détriment.

Au lieu de s’acharner sur le surdimensionnement des zones à bâtir ou d’imaginer des droits à bâtir transférables à l’échelle du pays, nous réaliserons de vrais progrès en matière d’aménagement du territoire lorsque nous reconnaîtrons la valeur du travail fourni par celles et ceux qui réalisent aujourd’hui encore des projets alternatifs à l’urbanisation ou à l’enforestation.

Les aménagistes auront beau dire et beau faire: si personne ne se soucie de leur avenir autrement qu’en leur offrant des accords de libre-échange et la possibilité de réaliser des activités accessoires, si l’on ne cherche pas d’autres acteurs qui accepteraient de fournir des prestations complémentaires et si l’on n’ouvre pas le débat sur le prix que nous sommes prêts à payer pour assurer la durabilité de ces alternatives, l’urbanisation et l’enforestation continueront à gagner du terrain.

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