Philip Delves Broughton, diplômé 2006 de la Harvard Business School (HBS) raconte dans un livre publié tout récemment son passage dans l'un des programmes de MBA les plus prestigieux au monde. Ce livre, qui donne une vision non édulcorée de ce programme et de son esprit, est fascinant à bien des égards mais en particulier pour son analyse du système de valeurs qu'inculque la business school et l'influence que ses diplômés ont dans le monde des affaires et dans la société en général. En effet, comme le rappelle l'auteur, on compte parmi les anciens du MBA d'éminentes personnalités telles que le Président du Trésor américain, le maire de New York, le président de la Banque mondiale ainsi qu'une kyrielle de CEO, dont ceux de General Electric, Goldman Sachs, Procter & Gamble. Pas moins de 20% des trois postes les plus élevés dans les 500 plus grandes entreprises compilées par le magazine Fortune sont occupés par des MBA de la HBS. N'oublions pas non plus le président des Etats-Unis, dont la HBS ne se semble pas trop portée à se réclamer. La HBS contribue donc considérablement à la formation des élites américaines.

Le modèle pédagogique de la HBS peut ne plus paraître original car il a été en grande partie adopté un peu partout, y compris en Suisse. Destiné à l'origine à former des généralistes de la gestion d'entreprise, il se compose de quatre ensembles de cours: des cours d'outils de gestion; sur l'environnement de l'entreprise; de fonctions (par ex. la gestion des ressources humaines) et d'intégration. Ce dernier groupe inclut un cours de «Leadership et responsabilité sociale de l'entreprise». Il fut introduit en 2003 peu après que le scandale Enron a éclaboussé le prestige de HBS, l'un des plus adulés de ses anciens élèves, le CEO de Enron, ayant été emprisonné pour malversations. Ce cours, qui n'est pas à proprement parler un cours d'éthique des affaires, constitue néanmoins, selon l'auteur, une tentative sérieuse «... to discuss the perils of chasing dollars down ethical sewers», c'est-à-dire en clair, de prévenir les étudiants des dangers encourus lorsqu'ils sont tentés de s'écarter du droit chemin de l'intégrité dans les affaires.

Ce MBA se veut généraliste, formant des cadres supérieurs capables de dominer tous les domaines de la gestion, mais au fil du temps il a dérivé du côté de la finance. Le marché de l'emploi explique cette évolution. Les services financiers et bancaires constituent l'un des quelques secteurs affichant (jusqu'à très récemment!) des rendements sur actifs supérieurs à 20% par an. Il offre bien sûr des rémunérations largement plus élevées que celles des autres secteurs, et comme les institutions financières cherchent à attirer les meilleurs diplômés, ceux de la HBS sont tout particulièrement recherchés. Ainsi, pour la promotion 2006, 42% des diplômés choisirent un emploi dans le secteur des services financiers malgré la rigueur des conditions de travail qui y prévalent. L'un des diplômés raconte avoir passé 127 heures au bureau dans une seule semaine et n'avoir vu de ses enfants que la forme de leur corps, dans leur lit le matin en partant et le soir en rentrant du travail, s'allongeant au fil des mois. Pour la plupart des diplômés le MBA de la HBS leur a certes donné des postes leur garantissant une considérable opulence (jusqu'à 400000 $ par an) mais aux dépens de la qualité de leur vie privée, la HBS s'avérant de fait «a factory for unhappy people», une usine à fabriquer des gens malheureux!

Même si l'auteur affirme que son témoignage ne saurait être généralisé à l'ensemble de sa promotion, on ne peut le lire sans songer qu'il reflète un système de valeurs propre à une grande partie de l'élite, non seulement dans le domaine des services bancaires, des affaires en général mais aussi de la société américaine dans son ensemble. Le rapprochement entre la cupidité dénoncée par l'auteur et celle des dirigeants des banques d'affaires est inévitable et mène à une autre interprétation de la crise financière actuelle. Celle d'une effrayante carence de valeurs parmi certaines élites américaines en cette période de crise.

L'auteur cite d'ailleurs Ray Sofer, un MBA de la HBS, promotion 1965. Celui-ci, après avoir calculé la corrélation entre le pourcentage de diplômés optant pour une carrière dans la finance et l'état des marchés financiers, avait observé qu'un taux de 10% était un indicateur d'évolution favorable des marchés et un taux de 30% un indicateur défavorable. Qu'aurait-il conclu alors qu'il atteignit 42% pour la promotion 2006!

Il est à souhaiter que la crise actuelle débouchera sur un questionnement plus large que celui d'un contrôle renforcé des institutions financières. Ce ne sont pas les HBS de ce monde qui préviendront leurs diplômés de trouver des moyens encore plus astucieux de contourner des réglementations toujours plus contraignantes. Les rudiments d'éthique qui y sont inculqués ne sauraient faire le poids face au formidable attrait du gain, même si la question de l'équilibre entre le succès professionnel et le souci de maintenir une ligne morale droite («a moral compass») a été une préoccupation constante dans l'histoire de la HBS comme dans celle de nombreuses autres business schools.

D'une manière assez pathétique, dans la dernière page de son livre, l'auteur pose une question: «Notre société n'a-t-elle pas accordé trop de place à une seule et unique classe de producteurs narcissiques de tableaux Excel et de présentations «Power Points?». Il n'ose pas y répondre, et pour cause!

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