il était une fois

Ces formidables machines à communiquer

Les sociétés civiles redoutent de voir les Etats s’ingérer dans la réglementation d’Internet, tout comme les usagers du livre ont eu à se défendre de la censure royale et religieuse après l’invention de Gutenberg

Il était une fois

La conférence de Dubaï de l’Union internationale des télécommunications (UIT) a accouché d’un nouveau traité signé par 89 Etats membres, mais boudé par 55 autres. Ceux-ci, dont la Suisse, se sont inquiétés d’un article du texte autorisant la lutte contre le spam sur le Net, entrée possible d’une censure camouflée. «Ce n’est surtout pas dans une agence onusienne, où seuls les Etats ont une voix, que l’avenir du Net doit être discuté: il faut écouter les entreprises, les organisations non gouvernementales ou encore la société civile», a dit au Temps Peter Grütter, président de l’Association suisse des télécommunications. La méfiance des acteurs d’Internet à l’égard des Etats est justifiée par la carte des signatures: la plupart des pays qui ont accepté le traité sont ceux qui dénient à leurs citoyens l’accès à la communication numérique. Le soupçon a aussi des motifs historiques: aussitôt inventé, le livre imprimé s’est retrouvé sur la table des censeurs, l’Eglise et l’Etat, qui lui ont fait la vie dure.

Comme Tim Berners-Lee et Roger Cailliau, les bricoleurs du CERN qui ont inventé le Web en cherchant le moyen pratique de partager leurs travaux avec leurs collègues, Gutenberg cherchait un système pour fabriquer du texte mécaniquement. Graveur, il savait reproduire des images. Orfèvre, il eut l’idée des lettres taillées dans un alliage de métal. Ce fut la typographie mobile. Les lettres assemblées en lignes composèrent des pages d’écriture, imprimables en autant d’exemplaires qu’on voulait. Comme le Web, la typographie mobile a bouleversé les rapports de pouvoir. Le savoir détenu par les princes et les évêques allait se trouver confronté à la critique d’une nouvelle société lettrée, pressée de déboulonner l’ancienne. Par un trait caricatural, on pourrait comparer les 95 thèses imprimées de Luther contre Rome, clouées sur la porte de l’église de Wittemberg en 1517, à la diffusion des dépêches du Département d’Etat américain par Julian Assange via WikiLeaks. Aux mains de sociétés mécontentes, le Web, comme au XVe siècle la typographie mobile, peut être un puissant instrument de dissidence. Les hiérarchies veillent. Le premier Index des livres non autorisés fut publié par Rome dès 1557.

Avec l’effervescence intellectuelle de la fin du XVe siècle et du XVIe siècle et l’explosion de l’écrit, la rencontre entre auteurs, pouvoirs et opinion publique prit un tour intensément conflictuel. Un grand nombre d’acteurs s’insérèrent dans le nouveau jeu du permis/pas permis, et la censure créa autant d’incitations que d’empêchements. L’historienne Elizabeth Eisenstein met l’imprimeur au centre de l’action. C’est lui qui organise les rencontres entre humanistes, auteurs, artistes illustrateurs, traducteurs, lecteurs. Et c’est lui qui entretient des rapports avec les autorités religieuses et politiques habilitées à protéger ou censurer la production intellectuelle. En tant que médiateur entre la société civile et la société politique, il dispose d’une intelligence des situations qui lui donne un réel pouvoir, y compris celui de détourner les interdits, pour le meilleur comme pour le pire car «l’œuvre des premiers imprimeurs a conduit aux mystifications autant qu’à la lumière».

L’apparition du livre imprimé comme nouvelle technique de communication a désenclavé la discussion, multiplié les intervenants et amplifié le mouvement des idées en le commercialisant. Elle a remis en cause la verticalité du pouvoir, celui de Rome comme celui du roi, en réorganisant les influences. Ce fut un branle-bas. Les livres censurés étaient les plus demandés. Au XVIIIe siècle, la Société typographique de Neuchâtel était devenue l’un des plus gros fournisseurs d’ouvrages interdits en France, envoyant ses ballots dans tous les pays. Elle avait dans ses magasins toute la littérature de l’époque, les classiques, les stars à la mode et les plumitifs. Il s’agissait essentiellement de contrefaçons, produites à coûts réduits puisque sans droits d’auteur, et renvoyées clandestinement en France. Les autorités neuchâteloises autorisaient l’impression de livres dangereux à condition que le nom de la ville n’apparaisse pas et qu’ils soient immédiatement exportés. La France, à son tour, autorisait à la vente les livres venant de l’étranger.

Les arrangements, autour du livre, étaient innombrables, la pesée des intérêts souvent subtile et parfois surprenante. On connaît l’histoire de Malesherbes, directeur de la Librairie en 1750 et à ce titre responsable de la censure royale, avertissant Diderot de la prochaine saisie des papiers de l’Encyclopédie et se proposant de les cacher chez lui.

La «gouvernance» du livre comptait un grand nombre de protagonistes, publics et privés, officiels ou secrets, prenant des décisions d’ordre technique, politique ou commercial mutuellement influencées.

Internet n’est pas différent. S’agissant de sa «gouvernance», tout un tas d’organismes ont du pouvoir. Comme le dit un expert présent à Dubaï, «il est clair que Microsoft a plus de pouvoir que le Ministère des nouvelles technologies du Mali, mais le pouvoir n’est pas en un endroit unique. Il est réparti entre Firefox, Google, Microsoft, le gouvernement des Etats-Unis, les lobbies d’ayants droit et plein d’autres acteurs». Dans certains pays, les usagers, avec Assange parmi eux, en font partie, dans d’autres pas. Ou pas encore. Le livre, comme machine à communiquer, n’a pas pu être arrêté. Le dernier Index a été aboli par Vatican II. Ce genre d’objet n’a pas d’avenir sur le Net.

Cette chronique est interrompue pour les Fêtes et reprendra normalement le 12 janvier.

Publicité