Opinion

Fournir de l’eau aux plus démunis: les recettes du succès

C’est la Journée mondiale de l’eau. 1,8 milliard d’êtres humains ne disposent pas d’eau potable. En la matière, la Suisse propose des projets innovants au niveau microlocal. Tour d’horizon

Abdou Kane est ingénieur et entrepreneur. En 2013, il décide d’ouvrir un kiosque à eau à Kaolack, à quatre heures de route de Dakar au Sénégal. «Toutes les conditions de succès sont réunies ici: de l’eau saumâtre et un bassin de population suffisant», nous dit Kane. «Il y a déjà un kiosque, mais l’eau produite n’est pas bonne et la machine de désalinisation n’est de loin pas aussi fiable et durable que celle de l’entreprise suisse Swiss Fresh Water (SFW)». Kane ouvre son premier kiosque fin 2013 près d’un centre de santé, à qui il fournit de l’eau gratuitement, aussi pour se faire connaître.

Aujourd’hui, Kane a 14 employés et prévoit de développer son service de livraison. L’eau embouteillée livrée à domicile est plus chère et contribue de manière déterminante à la rentabilité de l’entreprise. Quant au prix au kiosque, il est fixe afin que chacun, aussi les personnes démunies, puisse avoir accès à de l’eau potable répondant aux normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Kane gère désormais 5 kiosques avec 15 machines, dont la majeure partie est financée via un pourcentage sur les ventes. Le volume et les chiffres d’affaires sont faciles à établir car les machines sont suivies depuis Lausanne par SFW, concepteur des machines et initiateur du projet.

L’eau potable reste un problème pour 1,8 milliard de personnes

Selon l’OMS, 1.8 milliard de personnes au monde utilisent des points d’eau contaminée de matières fécales, causant plus d’un demi-million de décès chaque année. En cette journée mondiale de l’eau, force est de constater que l’accès à l’eau potable reste un problème capital, qui va s’aggravant avec la croissance de la population.

En 2015, les Nations Unies ont lancé les 17 objectifs de développement durable qui s’appliquent à l’ensemble de la communauté internationale. La Suisse a joué un rôle prépondérant dans leur développement, notamment en coordonnant le groupe de travail de l’objectif 6: garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement et assurer une gestion durable des ressources en eau. Et c’est non sans fierté que le négociateur en chef, l’Ambassadeur Michael Gerber, note que le texte final correspond à 90% à la proposition initiale de la Suisse (lien en allemand).

Avec celle du changement climatique, de la sécurité alimentaire, de la migration et de la santé, l’eau est l’une des quatre thématiques globales de la Direction du développement et de la coopération suisse (DDC). Dans la stratégie de son programme global Eau, l’accès équitable à l’eau reste l’un de ses piliers principaux. C’est dans ce cadre que celle-ci a lancé, fin 2012, le Swiss Bluetec Bridge, un instrument financier avec accompagnement, offrant un pont aux startups et PME suisses entre le financement initial et l’arrivée d’investissements privés.

Des solutions à alimentation solaire

Pour cette coopération public-privé, des entreprises soumettent des projets dans le domaine de l’eau comportant une innovation technologique et un modèle d’affaires novateur pour déploiement dans des villes secondaires ou en zone rurale des pays émergents ou en voie de développement. Ensuite, un processus compétitif via une commission d’experts décide de l’octroi d’un prêt sans intérêt (plutôt qu’une contribution telle qu’usuelle dans l’aide au développement). A ce jour, six entreprises ont obtenu un tel prêt: Swiss Intech (RD Congo), Weconnex (Népal), Swiss Fresh Water (Sénégal), NVTerra (Côte d’Ivoire), AquaNetto (Kenya) et ennos (Inde, Honduras). Toutes les solutions retenues sont à alimentation solaire: des pompes à haute pression adaptées aux forages étroits, des unités fixes ou mobiles de désalinisation et de dépollution (mercure, arsenic) ou des pompes mobiles pour l’eau potable ou l’irrigation.

Les entreprises sélectionnées doivent dès le début permettre aux plus démunis de s’approvisionner en eau et évoluer vers un modèle viable. Un critère essentiel de réussite est un fort ancrage local grâce à un lien permanent avec les communautés et des partenaires commerciaux tels qu’Abdou Kane au Sénégal.

Développer des entreprises locales pérennes

Dans des situations de crise, guerre ou catastrophe naturelle, et de protection de la population, en particulier des enfants, l’aide sans condition garde toute sa pertinence et sa nécessité. Par contre, chaque fois que l’on peut transformer un projet au service des plus démunis en une entreprise locale et pérenne, les moyens devraient être investis dans ce sens. C’est ainsi que les personnes situées à la base de la pyramide des revenus renforceront leur autonomie, leur santé et leur dignité de manière pérenne.


Violette Ruppanner, Partenaire, Strategos SA et Manager, Swiss Bluetec Bridge

Sandra Wirth, Partenaire, Strategos SA et Responsable des relations extérieures du Swiss Bluetec Bridge

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